13 Août 2010, visite du Musée du Quai Branly, Paris
C’est la fin de la journée, je termine fatiguée mon programme de visite de musées parisiens. Je suis à la terrasse du café du Musée du Quai Branly. Je contemple un groupe d’enfants assis, le passage des visiteurs, le lent mouvement des nuages… Le soleil éclaire par intermittence la bulle de verdure de Gilles Clément. Ce jardin est propice aux déambulations de l’esprit. Sous l’imposante architecture de Jean Nouvel, protégée par sa masse des foudres du ciel, je songe à ces lieux de Culture à l’instigation de Présidents (Bibliothèque François Mitterrand, Pyramide du Louvre, Centre Georges Pompidou)… C’est d’actualité, au moment où notre président actuel projette un Musée de l’Histoire… Je compare et je cogite. Je plonge dans mon histoire des musées.
Ma première visite au Centre Georges Pompidou est soudain si présente. 1985, l’hiver. Lycéenne en Lettres et Arts Plastiques, j’ai été tout autant impressionnée par les œuvres de Vassily Kandinsky, que par les militaires patrouillant sur le parvis. La France reste menacée par des attentats… Les souvenirs s’enchaînent : les Magiciens de la Terre, la rétrospective Matisse, les collections… tant de bonheur esthétique, de culture contemporaine (plastique, cinématographique, musicale…) et de joie partagée, inspirés par ce lieu ouvert.
La fontaine de Niki de Saint-Phalle et Jean Tinguely donne le ton à l’animation qui rayonne autour. Le spectacle dedans, dehors, dessous, dessus. Devant le public. L’architecture conçue comme une œuvre d’art du mouvement Support Surface, décompose l’édifice traditionnel, dévoile le caché dans les murs, le plafond ou le sous-sol. L’armature métallique, blanche, légère façonne la façade ouest permettant de voir l’intérieur de l’extérieur et inversement, au travers des parois de verre. Cette respiration rend accessible l’appréhension des œuvres par chaque regard. Sans coupure, sans séparation avec la rue, nous nous laissons transporter par les escalators transparents découvrant, petit à petit, les immeubles puis les toits de Paris à l’extérieur. La désacralisation de l’édifice muséal, bariolé, a inspiré les artistes, la surenchère créatrice s‘en est emparée. Jusqu’à en faire un cercueil… Saâdane Afif, artiste contemporain ayant reçu le prix Marcel Duchamp 2009 pour son « anthologie de l’humour noir » à la fois hommage et cérémonie funéraire, s’interroge et questionne ses liens affectifs et les nôtres avec ce lieu, l’art, l’artiste… entre mémoires individuelles vivantes et Histoires immortalisées, éternelles, de nos origines à la mort. La vanité de l’affiche (en rouge au fond), en référence au portrait de Georges Pompidou qui nous accueille dans le forum, est un « jalon » supplémentaire sur les traces du passé.
Entre les maquettes de 1973 de Renzo Piano et Richard Rogers, le projet, et l’œuvre de Saâdane Afif, peu de différence. Visiblement. Juste une histoire de plus de trente années. Le Centre « Beaubourg » porte maintenant le nom du président qui en fut à l’origine. Georges Pompidou a souhaité installer un centre vivant inscrit sur le plateau Beaubourg au centre de Paris à proximité de Notre Dame. Passionné d’Art Contemporain, comme sa femme Claude Pompidou, et conscient de son élitisme, il eut l’ambition et la volonté d’en faire un lieu culturel démocratique et social d’envergure mondiale dans la lignée du Moma de New York.
A un moment charnière de l’histoire mondiale, Mai 68, ce président, appartenant à une époque encore rétrograde, fut conscient des enjeux de la modernité et de la globalisation. Sa culture et sa confiance en l’avenir lui ont permis d’apercevoir tous les espoirs de réconciliation de l’art et de la société, « l’utopie » (?) qu’il a inscrite dans le projet Beaubourg. Cette Utopie est inspirée par une politique héritée de Saint Simon, les écrits et l’action de Ministre des affaires culturelles d’André Malraux et par les nouvelles aspirations de la jeunesse. Il chargeait ainsi à travers cet édifice, les architectes, l’équipe de Robert Bordaz et de Claude Mollard, leurs successeurs jusqu’à Bruno Racine et Alain Seban… Pierre Boulez et d’autres figures emblématiques et l’ensemble des personnes embarquées dans cette aventure permanente, de poursuivre son rêve.
Il est mort le 2 avril 1974. Le Centre National d’Art et de Culture George Pompidou fut inauguré le 31 janvier 1977.
Plus de trente ans plus tard, la réussite du Centre Pompidou « repose sur un socle solide : celui des principes fondateurs,… la diversité des disciplines, des approches et des publics,… le mouvement,… l’ouverture au monde. » (Extrait du discours de Jacques Chirac prononcé lors du 30ème anniversaire). Ces principes sont toujours d’actualité. Maintenant la globalisation et les technologies de l’information et de la communication (en un mot Internet) modifient notre rapport aux cultures et aux arts de tous les continents. L’emblématique exposition des Magiciens de la terre et le Musée Imaginaire d’André Malraux résonnent dans notre quotidien. Eclairés sous un jour nouveau, leurs fondements sont toujours réinvestis dans de nouvelles réalisations architecturales. A Marseille, le futur Fond Régional d’Art Contemporain Provence-Alpes-Côte d’Azur sera bientôt construit au cœur du plus grand chantier d’Europe à deux pas du port. Inscrit dans Marseille-Provence 2013, il se situera entre le Mucem, la Cathédrale de la Major et la Bibliothèque Gaston Defferre… Conçu comme une version 3D du « musée sans murs » de Malraux, il ne cessera de nous questionner sur l’art contemporain et de métamorphoser notre regard.

Friche à l'angle de la rue Forbin et de la rue Vincent Leblanc, emplacement du futur bâtiment du Frac Provence-Alpes-Côte d'Azur à la Joliete (photomontage Laure Jegat 2010), Marseille 2010

Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur Le futur bâtiment 2008-2012, Architecte Kengo Kuma & Associates, Architecte d’opération: Agence Toury Vallet, Paris. Photo perspective : © Cyrille Thomas
Laure, Marseille, octobre 2010.
Lire le suite : Musée sans Histoire(s) II
A voir et à lire :
Kandinsky. Œuvres de Vassily Kandinsky (1866-1944), (exposition, Musée National d’Art Moderne, Paris, 30 octobre 1984 au 28 janvier 1985, catalogue établi par Christian Derouet et Jessica Boissel) Ed. Centre Georges Pompidou, 1984.
Centre Pompidou, Le temps d’une odyssée. Un film d’Alain Fleischer Durée : 52′. Auteur et réalisateur : Alain Fleischer. Production : France 5 /Artline Films / Le Centre Georges Pompidou, 2006
L’Utopie Beaubourg, vingt ans après, Jean Lauxerois (Ed. Bpi-Centre Pompidou, Paris, 1996)
Centre Pompidou Trente ans d’histoire (Editions du Centre Pompidou, Paris, 2007)
A consulter sur le site : Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur Le futur bâtiment 2008-2012, Architecte Kengo Kuma & Associates, Architecte d’opération: Agence Toury Vallet, Paris. Photo perspective : © Cyrille Thomas



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