
Laure, Sylvie et moi à la Friche de la Belle de Mai et devant la librairie de l’Histoire de l’Oeil, galerie HO.
Il flotte dans l’air printanier de ce mois de mai comme un parfum de rose… Dans ces conditions comment ne pas savourer la prochaine édition du Printemps de l’Art Contemporain dont les affiches fuchsia s’étalent un peu partout dans Marseille. Nous en serons partie prenante bien sûr mes deux amies et moi qui arborons fièrement sur nos vestes légères les pin’s à l’effigie du sigle consacré par MARSEILLE EXPOS. A lui seul le titre donné à la quatrième édition me met l’eau à la bouche : Sous le sable. Qu’allons-nous découvrir en effet ? Je me rappelle enfant j’y découvrais des coquillages et plus profond je retrouvais la fraîcheur et l’humidité de la mer et plus elle était proche et plus vite j’atteignais la source ; les parois du trou que j’avais patiemment creusé s’affaissaient alors doucement sous l’effet de l’eau qui peu à peu rebouchait l’orifice. Plus grande j’arrêtais ce jeu car je ne pouvais plus supporter le crissement du sable humide sous mes doigts. Ainsi allons-nous nous enfoncer dans les méandres de la création, dans le mystère des mémoires et des esprits, nous projeter dans le regard visionnaire de celui qui regarde en lui ? Jusqu’à une source possible ? Les titres des différentes expositions se prêtent également à cette méditation : Les bouts du monde, A force de regarder au lieu de voir, Les possédés, Plutôt comme un soupçon que comme une certitude, Voyante du passé. Cryptage… Ces titres m’embarquent dans leur poésie, ils deviennent une invitation à un parcours mental, une promesse, un voyage imaginaire et immobile qui permet en amont, au choix douloureux des lieux à visiter car évidemment comment tout voir en trois jours…
Focus 1 : La Belle de Mai.
Nous débutons notre itinéraire par la Friche de la Belle de Mai. Nous aimons ce lieu qui nous renvoie à une idée de contemporanéité. C’est un lieu d’expérimentations, un laboratoire où s’entremêlent diverses pratiques culturelles. Nous admirons également les hommes et les femmes qui y travaillent : leur persévérance, leur passion, leur engagement et leur courage… car il en faut pour tenir dans ces circonstances de crise où la culture n’est décidément jamais reine malgré les enjeux de Marseille Capitale Européenne de la Culture. Du monde est au rendez-vous, des artistes, des familles avec leurs enfants, un joyeux mélange, il faut dire qu’un bel effort a été réalisé en faveur du jeune public et qu’il est visiblement récompensé.
Et c’est là, derrière une porte improbable et dans une pièce obscure que des dizaines de chrysalides suspendues au plafond sont en train de se muer en papillon, un projecteur est braqué sur elles. C’est une expérience à la fois extraordinaire et insoutenable. Comment, en effet ne pas admirer les ailes colorées d’un papillon en train de s’extraire de sa gangue, comment ne pas s’incliner devant l’ingéniosité de la vie. Et ce qui nous rassure, l’insecte délivré pourra s’envoler, la médiatrice nous l’a affirmé : la porte reste toujours ouverte et le papillon va vers la lumière. Cependant la transmutation est terriblement organique et en cela impudique, des fluides suintent et s’écoulent sur le sol comme du sang ou des excréments, et comme il parait long et douloureux ce passage d’un état à l’autre… Je ressens une gêne, celle de devenir un voyeur et d’enfreindre une loi immuable en participant à une intimité à laquelle je ne suis pas invitée.

Autoportrait rose. Photomontage: dessin de Fabien Granet et fragment du cadavre exquis de Fabien Granet et Dorota Buczkowska.
D’avoir choisi la Belle de Mai nous permet de découvrir un nouveau lieu au 18 rue Leccia. Saffir, galerie nomade y a pour l’occasion posé ses valises. L’idée de l’exposition est sympathique : à l’instigation de l’artiste invité Joan Vilhena le projet est de dessiner sur une carte postale ancienne un cadavre exquis avec deux autres artistes qui ignore qui a dessiné la première moitié, soigneusement recouverte par un cache. L’occasion est ainsi donnée de mélanger ses techniques et ses inspirations, un jeu amusant de cache-cache avec l’impatience de découvrir mais plus tard un résultat à partager. Chacun des artistes a sans doute souhaité donner le meilleur de lui-même et chacun s’est mentalement joint à un autre, encore invisible mais présent sous le cache ! (certains ont-ils tenté de le soulever au moins juste un peu ?). Ce qui est interpellant c’est l’idée d’anonymat, toute relative bien entendu mais parce que je vois l’artiste comme un égocentrique potentiel, voire un narcissique incurable, je ressens là un désir de partage et le souhait d’un résultat choral. Cependant si la dimension ludique et espiègle allège le propos, la portée subversive des surréalistes, créateurs du jeu est ici absente. Mais on n’en finit jamais avec le passé…
FOCUS 2 : La Plaine.
Nos pérégrinations nous entrainent ensuite à la Plaine. Nous sommes ravies de revoir la vidéo d’Anne-Valérie Gasc La fuite à la galerie des Grands Bains Douches. Nous avions eu la chance de la voir l’année d’avant à la Chambre de Commerce et d’Industrie qui inaugurait, comme cette année, les festivités du Printemps de l’Art Contemporain. Nous avons une nouvelle fois sursauté et admiré, le souffle coupé, la force, la beauté et la démarche innovante de l’artiste. Car Anne-Valérie Gasc ne voit pas l’art comme un éblouissement mais comme une déflagration, un ébranlement du réel. Pour concrétiser sa vision si personnelle elle a établi une collaboration étroite avec une entreprise de démolition et a crée sa propre entreprise pour mener à bien son dernier projet : Crash Box. Nouveau processus de création dans lequel l’artiste étend son domaine du possible en se confrontant et en s’alliant au domaine des entreprises très pragmatique.

Vidéo d’Anne-Valérie Gasc "La Fuite" ou la disparition du Château d’Avignon derrière un jaillissement d’eau après explosion.
Au pas de course nous nous dirigeons ensuite à la galerie HO, il est plus de 18h et tous les lieux se transforment pour la soirée en lieu de performances ou de vernissages. Nous n’y participerons pas, pas cette année en tout cas. A la galerie HO, celle de la Librairie l’Histoire de l’Œil, nous ne pouvons nous attarder mais nous sommes intriguées par une série de photos proposées par l’artiste Simon Boudvin. C’est une suite de photos en couleurs de châteaux d’eau mais elles sont comme passées, une question de lumière sans doute qui donne la sensation du N&B ; l’approche est frontale, sans anecdotes. Il me faudra un temps de réflexion et le regard de mon amie J. pour faire le lien avec le travail du couple d’artistes Bernard et Hilla Becher. Ils l’ont démarré dans les années soixante et le poursuivent encore aujourd’hui. Leur projet photographique se concentre sur le sujet de l’art industriel et plus précisément sur les bâtiments désertés. Il faut croire que grâce à leur regard et à leur long et minutieux travail de recensement englobant l’Europe et les Etats-Unis une prise de conscience des qualités de ces architectures a permis qu’elles soient préservées. Faisant partie maintenant du patrimoine national, elles sont rénovées, et transformées bien souvent en lieux culturels. Comme la Friche de la Belle de Mai par exemple ou les anciennes usines Fiat à Turin, elles ont repris vie. Ici les bâtiments sont devenus des lieux d’habitation, une destinée plus triviale dirons-nous. Cet aspect sériel, sans fioriture relevant d’un désir de connaissance objective, d’inspiration scientifique est assez déstabilisant. Une attitude artistique qui me questionne plus qu’une autre sur le statut et les limites de l’œuvre d’art. Pourtant ce geste de classer, d’inventorier, d’archiver et d’assembler ensuite selon son propre système se déploie depuis les années soixante-dix sans discontinuer. Ici à la galerie Ho mais également à la galerie Gourvennec-Ogor avec l’artiste Régis Perray et ses sols du monde assemblés par thème, nous en voyons la démonstration.
Focus 3 : Le Centre Ville.
C’est encore l’idée d’inventaire que l’on retrouve à la Galerie de l’Ecole Supérieure d’Art et de Design, la Galerie Montgrand, avec l’exposition d’Ilana Salama Ortar. Mais cette fois vue à travers le prisme de la mémoire. Il ne s’agit plus d’une attitude « objective » de compilation et de thésaurisation mais d’un processus plus sensible parce qu’assujetti à l’humain. Que reste-t-il en effet de nos souvenirs, des lieux que nous avons habités, des êtres que nous avons aimés ? Une odeur, des voix, une lumière, des objets ? Et comment notre mémoire archive-t-elle les événements de notre vie ?comment reconstitue-t-elle le passé? Est- il magnifié, phantasmé ou bien butte-t-il sur le vide de l’oubli ? C’est ce que tente de restituer l’artiste, il me semble, à travers son installation. En reconstituant, en apparence à l’identique un lieu de culte voué dans la réalité à la destruction et pourtant reconstruit ailleurs, la grande place qui est accordée au vide dévoile ce qui restera à jamais perdu. Des plaques sans noms, une image vidéo immobile, si peu de traces humaines laissées dans les allées menant à l’autel… Une confrontation face à l’ambition démesurée de l’homme à vouloir tout sauvegarder, tout préserver. Faut-il pour autant laisser filer entre nos doigts ce qui nous a construits et en accepter la disparition ?

Correspondances et jeu de regards. Photos au mur de Mathias Poisson à la galerie des grands Bains Douches et objet de l’installation d’Ilana Salama Ortar à la galerie Montgrand
Nous avons ainsi parcouru toutes les trois, à deux ou bien seule, différents lieux, vu différents artistes, salué de nouvelles initiatives. Des déceptions parfois. Et puis un titre, Sous le sable, finalement destiné aux seuls visiteurs puisqu’il n’a fédéré ni thème ni liens particuliers entre les participants. Ce constat explique un sentiment d’éparpillement même s’il reflète également un bouillonnement créatif. Bien entendu nous n’avons pas pu tout visiter, aspirées que nous sommes par nos vies et nos contraintes respectives. Cependant nous avons ressenti une émulation, les discussions se sont poursuivies au-delà de l’événement, et les expositions pour la plupart, sont encore visibles jusqu’au mois de juillet. Le Printemps de l’Art Contemporain tend ainsi à devenir un des événements phares de la vie culturelle marseillaise. Néanmoins nous pouvons souhaiter que cette dynamique ritualisée continue de s’amplifier. Et en effet pourquoi ne pas y intégrer l’exposition d’artistes d’envergure internationale. Pourquoi ne pas proposer à des artistes d’investir des lieux. Je pense à celui de La Vieille Charité notamment (ce qui a été réalisé et avec succès il y a un bon nombre d’années déjà), dont l’architecture intérieure se prête si mal à des expositions traditionnelles et qui pourrait littéralement se transformer grâce l’intervention d’un artiste travaillant in situ, à l’instar de La Monumenta, au Grand Palais, à Paris. Il pourrait en naître un enthousiasme contagieux et l’aura de l’événement dépasserait le local. Il est permis de rêver…
Agnès, juin 2012.





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Les 17000km qui nous séparent non pas suffit …j’ai déambulé dans ces lieux de Marseille que vous nous proposez au travers de vos écrits. Merci
Désolée mais ma première réponse est partie dans les limbes de mes erreurs informatiques… Je supposais que vous étiez , peut-être, une ancienne marseillaise et une artiste vous même car peu de gens connaissent ces lieux dont je parle dans l’article; J’espère que vous y avez de nouveau déambulé avec douceur et sans trop de nostalgie … Merci de votre intérêt pour notre blog. Agnès.