En à peine une semaine d’intervalle, j’ai bien eu l’impression de passer d’une époque à une autre, d’un monde à un autre, je pourrais même dire du passé au futur. Deux Musées. Deux lieux, deux ambiances, presque a contrario. L’un dans les quartiers Sud, l’autre plus au Nord, à la lisière de quartiers en devenir. Un premier Musée que l’on abandonne, petit à petit, sorte de mouroir lugubre où s’ennuient trop de gardiens venus d’autres Musées fermés, presque oubliés. Des gardiens plus nombreux que les quelques personnes venues s’égarer dans un bâtiment insignifiant, ennuyeux, où l’on coupe l’éclairage pour protéger les œuvres quand la climatisation est en panne. Un autre Musée pour l’avenir, majestueux édifice à l’architecture ambitieuse, à l’emplacement exceptionnel et lumineux, qui, en ce début d’été, ouvre l’espace d’un week-end ses portes à un public considérable, déjà impatient et émerveillé de ce qu’on lui promet.
Un contraste d’autant plus saisissant, qui me fait encore plus regretter le désintéressement manifeste pour le Musée d’Art Contemporain de notre ville. Et pourtant quelle belle exposition ! Villeglé au MAC. Une rétrospective notable des œuvres d’un des plus grands artistes français du XXème siècle et si peu de monde en ce beau samedi. Sans doute la plage est-elle pour beaucoup plus attirante que les austères salles où il faut se diriger sans la moindre indication scénographique. Ni biographie, ni analyse de l’œuvre, rien sur le parcours de ce « lacérateur anonyme ». Pas une seule ligne pour expliquer le travail de cet artiste majeur encore vivant, l’un des maîtres du Nouveau Réalisme. Rien. Il faut se pencher sur les cartels pour lire quelques dates, quelques titres. Et ça me lasse vite, d’être obligée de me pencher au plus près de ces indigents cartons, je préfère me faire surprendre par l’intensité de ces affiches déchirées, froissées, lacérées. D’abord frappée par leur esthétisme accessible en même temps que ludique et séduisant, par les contrastes des couleurs, par la beauté formelle de ces papiers collés, décollés, recollés, je laisse d’abord mes yeux se divertir, se rassasier de la richesse plastique de ces œuvres. Puis petit à petit, avec mon amie Agnès, nous y devinons parfois des silhouettes, des paysages, nous y lisons des mots, des fragments de phrases, de slogans qui perdent leur sens premier pour devenir autres objets, porteurs d’autres sens, témoins d’époques révolues.
Elles ont quelque chose de suranné, ces affiches publicitaires, mais aussi de théâtre, de cinéma, et politiques. C’est vrai qu’elles ont disparu des murs de nos villes, à présent sagement exposées sous des plexigas, aseptisées en quelque sorte, à l’image de la société des années 2000. Et pourtant celles de Villeglé nous ramènent à notre temps. Ces campagnes présidentielles de la fin du XXème siècle qu’évoquent des noms encore familiers d’hommes politiques marquants, c’est à celle que nous venons de vivre qu’elles me font penser. Et à toutes les tensions sociales, les conflits qui perdurent encore et encore. Ces slogans publicitaires que les compositions de Villeglé détournent pour mieux les remettre en question, ne sont-ils pas toujours aussi envahissants, quand ils s’immiscent en permanence, et même de plus en plus via de nouveaux médias, dans nos esprits pour les asservir sans fin. Société en représentation permanente mais sclérosant le libre arbitre. Et c’est là que je prends conscience de ce que l’artiste veut exprimer lorsqu’il milite par son art pour « un droit de parole dans la cité moderne ». Malaise économique, intellectuel, culturel, sociologique dans notre pays tiraillé par le regret d’une splendeur passée et l’angoisse d’un futur qui nous échappe. Et l’affichiste, par ces accumulations, ces superpositions, ces lacérations, d’où surgissent des mots, des expressions incompréhensibles arrive à réellement rendre compte de l’évolution de la France de l’après Guerre, de l’époque des Trente Glorieuses où tout paraissait possible jusqu’à ce désarroi général que connaissait déjà la France dès les années 70 et qui perdure aujourd’hui. « J’estime avoir ramené la peinture d’histoire dans l’histoire de l’art. » nous dit Jacques Villeglé. En effet, des œuvres accessibles, intelligibles, mettant en lumière les idéologies dominantes de notre temps, et que l’on peut à tout moment mettre en perspective avec l’actualité.
C’est ainsi qu’imprégnées de cette visite, Agnès et moi, alors que nous nous rendions chez notre complice Laure, avons été surprises par quelques superpositions d’affiches rescapées des dernières campagnes électorales. Un peu hésitantes toutefois, nous avons à peine accentué quelques lacérations avant de nous saisir de nos objectifs photographiques et de rapidement nous sentir investies d’une nouvelle liberté de vision permise par la découverte des œuvres de Villeglé.
Cette liberté de vision, c’est plus à l’extérieur du futur Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, imposante bâtisse dessinée par l’architecte méditerranéen Rudy Ricciotti, que je l’ai trouvée, qu’à l’intérieur. Ainsi, nous voilà toutes les trois à nouveau réunies pour bien commencer l’été en nous rendant aux portes ouvertes du MuCEM. Là encore une affiche alléchante (mais sur écran…) : MUCEM PREMIERE : Le MUCEM SE DEVOILE, VENEZ DECOUVRIR LE CHANTIER. Quel encouragement, quelle perspective attrayante pour nous trois, déjà émues, enchantées d’aller crapahuter sur les parpaings, d’enjamber les poutres énormes, peut-être même de se risquer sur la fameuse passerelle reliant le Musée au Fort St Jean.
Armées de nos appareils photos respectifs, l’invitation à la main (il fallait s’inscrire et à l’avance tant l’événement était couru), les tennis aux pieds (chaussures fermées obligatoires, sinon risque de se faire évacuer), nous nous retrouvons devant l’entrée du chantier, sur le site de l’ancienne esplanade dite le « J4 », espace sublime, cadre grandiose au bord de mer, le long des quais du Vieux-Port, face au Palais du Pharo. Je me rappelle alors le petit film de Villeglé : « Un mythe dans la ville » et ses vues de grues dominant des bâtiments en construction. Ici, comme dans de nombreux autres quartiers de notre cité, se superposent d’immenses grues, formant des figures géométriques, striant le ciel dans une disharmonie décorative. J’aime toujours autant les paysages urbains.

Des grues dans la ville : 3 vues du film « Un mythe dans la ville » de J. Villeglié et 3 vues du côté du MuCEM
Les rendez-vous pour les visites sont donnés à heure fixe, par groupe de trois cents personnes, et en effet, nous rejoignons un flot de personnes toutes excitées à l’idée de parcourir le chantier. Le temps est magnifique, la lumière intense, une vraie promesse de bonheur architectural. Sauf que la tant attendue visite des lieux s’est limitée à un tour à l’intérieur du bâtiment principal, avec deux comédiens en guise de guides qui faisaient un numéro de gentils animateurs pour nous raconter les grandes lignes de l’histoire de Marseille. Très vite, nous décrochons, d’autant plus qu’il avait fallu attendre dans une moiteur étouffante la visite tant espérée à écouter le récit d’un conte oriental (le lien avec l’autre rive de la Méditerranée…) pas inintéressant certes, mais peu audible dans ce lieu ouvert aux quatre vents (chauds !).
Et pourtant les casques sur les têtes des pseudo-guides nous avaient donné espoir. On s’y voyait déjà. Bref, une légère déception devant des propos et des vidéos s’adressant plus à des touristes qu’à des marseillais curieux d’un événement culturel. Il faudra attendre l’ouverture au printemps 2013 de ce prestigieux Musée pour enfin rassasier notre curiosité et profiter pleinement des avantages et du lieu et des collections.
Toutefois, après avoir accroché à un olivier un petit carton sur lequel nous avons écrit un vœu pour la Méditerranée, le passage par la Photomobile, nous a permis de terminer cette visite par un moment de bonne humeur. Ce studio itinérant suit les différents événements qui précèdent l’inauguration du Musée. Nous n’avions pas oublié d’amener chacune, comme il était précisé, un objet significatif d’un lien personnel avec la Méditerranée. Laure, une ancienne carte romaine de la Méditerranée, réactualisée en carte de vœux par la Mairie de Marseille, Agnès, une petite lampe à huile orientale, et moi, deux galets, polis par les années, ramenés des vacances en Corse de l’enfance et toujours gardés comme précieux bibelots. Chacune à notre tour, nous avons posé sous l’objectif de Paul Ladouce tout en étant filmées et interviewées par un envoyé de Mativi Marseille (chaine de télévision sur le web). Ravies d’avoir pu nous exprimer, et encore nous surprendre par objectifs interposés, nous avons quitté ragaillardies, ranimées même par l’assurance d’une rentrée mirifique.
D’un Musée à l’autre, du MAC au MuCEM, d’une collection et d’une exposition remarquable trop peu médiatisées à un événement annoncé à l’envi, sans doute des choix, des stratégies qui m’échappent, mais qui, je l’espère, ne provoquera pas de déséquilibre entre les différents lieux d’exposition de notre ville. Chaque Musée a sa place, mais aussi chaque lieu de culture, d’échanges, d’innovations, de connaissance, où tous, dans une saine fraternité, nous devons retrouver notre humanité.
Sylvie, juillet 2012








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chere Syvie et amies, j’ai flâne avec plaisir a travers vos photos, sentiments et expressions sur l’art et la culture d’ici et d’ailleurs, bon oeil, bon esprit, bon blog, j’ai appris bien des choses sur Marseille et ses musees, bonne chronique et bon vent pour 2013! kamala
Bonjour, le reportage de mativi marseille est en ligne, vous pouvez le visionner ou le partager sur les réseaux sociaux avec ce lien:
http://www.mativi-marseille.fr/les-films/la-photomobile.html,9,19,0,0,2361,23
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Bonne Fêtes
François,
Bonjour,
Et Merci doublement ! Un pour nous avoir tenu au courant comme convenu et deux de nous faire ce joli cadeau en ce jour de fête.
Bonnes Fêtes à vous également :)))
Laure
Merci, ce fut un plaisir et vos vœux pour la culture tombaient à pic !
Bon bout d’an
François