Vue de Marseille : exposition Larry Clark

Larry Clark, exposition photographique « Kiss the past hello » au Musée d’Art Moderne de la ville de Paris du 8 octobre 2010 au 2 janvier 2011

Ce qui m’interroge à propos de l’exposition des photos de Larry Clark ce n’est pas tant la polémique sur son interdiction qui en est faite aux mineurs, mais plutôt, pourquoi et comment, alors que les Etats-Unis prospèrent économiquement et que l’ « American way of life» bat son plein (on est dans les années soixante dix), la jeunesse dérape, dévie, s’autodétruit ? Faut-il stigmatiser la part sombre inhérente à chaque être humain ou bien le mirage, finalement destructeur, d’une société ? Sans doute les deux.

Bringing the War home, House beautiful, Cleaning the Drapes de Martha Rosler (1967-1972, Photomontage)

Cependant explorons les effets d’une société américaine et plus largement occidentale et capitaliste qui transforme ses citoyens en consommateurs. Une société pour laquelle nous devenons des cibles, manipulables à souhait dans le but d’alimenter les marchés économiques. Une société qui crée un modèle systémique  afin de nous façonner à partir du même moule, qui nous pousse à l’avoir, avoir toujours plus, plus, plus et qui met en place un système social stable et bien corseté afin que nous puissions consommer tout notre saoul. Dans cette course au bonheur que l’on nous vend, le malheur c’est l’individualisme… Dans cette quête forcenée c’est la frustration qui nous cueille car l’objet du désir une fois acquis, un autre désir aussi puissant s’éveille. Nous devenons ainsi des éternels insatisfaits, intérieurement vides : une fuite en avant vers toujours plus de possession… pour soi. Et les autres ? Les autres on verra plus tard…

A différents échelons, du chômeur au magnat du pétrole, nous nous retrouvons dans le même engrenage. A différents échelons le même mal pourtant, mais avec des somatisations différentes… La violence et la haine des exclus, la dépression des bourgeoises, l’arrogance des plus nantis…

Alors au regard de cette analyse et de l’exposition des photos de Larry Clark, en particuliers celles de la série « Tulsa » c’est la question des rêves et des valeurs que nous, sociétés occidentales, transmettons à nos enfants qui m’interpelle.

« Untitled » (1968) de Larry Clark, Courtesy of the artist, Luhring Augustine, New York and Simon Lee Gallery. London

Car ce que je vois dans les photos de Larry Clark, c’est le désespoir d’une jeunesse qui ne sait pas comment sortir du cercle de feu.

C’est la beauté des corps nus d’une jeunesse qui tente de s’aimer.

Je vois son impuissance à combattre et le retournement de sa colère et de sa rage contre elle-même. En se shootant elle s’autodétruit. Et le piège c’est qu’elle se perd. Pourquoi ? Parce qu’elle se coupe d’elle-même, parce qu’elle s’anesthésie, parce qu’en neutralisant l’accès à ses ressentis elle perd son âme.

J’aurais voulu montrer la photo « Enceinte et shoot ». Mais elle fait l’objet d’une censure. Donc description : c’est une  photo en noir et blanc, une scène d’intérieur. D’une fenêtre filtre une lumière vive et blanche qui vient caresser le ventre nu d’une jeune femme enceinte. Elle est assise, seule, isolée. Ses longs cheveux sombres tombent sur ses épaules, elle parait fragile mais elle est concentrée sur son geste : le bras droit est ceinturé par un garrot, avec le gauche elle enfonce l’aiguille dans la veine.

Dessin d'après une photographie de Larry Clark (2010)

Comment l’artiste est-il arrivé à fixer un instant où combattent, cohabitent et fusionnent tant de contradictions ? Eros et Thanatos intimement mêlés. Pourtant la scène est frontale, crue car en pleine lumière, violente parce qu’en ne cachant rien elle dit tout de l’horreur. Une horreur muette et transcendée par le regard de l’artiste. La jeune femme devient une madone moderne, une madone par elle-même crucifiée, elle et sa descendance ? Mais a-t-elle seulement conscience de la vie qu’elle porte, elle qui a oublié ce que vivre veut dire ? Une madone sacrifiée sur l’autel d’une guerre qui ne dit pas son nom… Au loin pourtant battent les tambours et les trompettes… Mais ici, dans cette pièce en apparence calme et paisible subsiste le regard généreux  du photographe qui voit dans les monstres que la société sécrète et qu’elle rejette, ses frères.

Alors quels sont les rêves que nous transmettons à nos enfants ?

Agnès, octobre, novembre 2010.

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Les complices s’enrichissent, proverbe mis au goût du jour par Paul ELUARD ET Benjamin PERET, La Révolution surréaliste (1925)
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