Dans l’antre de Couriot

Saint Etienne, premier jour.

Nous sommes à Saint- Etienne depuis le matin. Nous avons déjeuné chez Corinne, la sœur de Laure chez qui nous logeons pour le week-end. Nous y avons retrouvé Brigitte, amie mancelle de Laure  déjà convaincue de l’intérêt des lieux culturels stéphanois. Une équipe de filles donc, enjouée et bavarde avec en contrepoint la présence masculine de deux  garçons, les enfants de Corinne  bien trop jeunes pour nous contredire.

Site Couriot, Musée de la Mine, Chevalement, Saint Etienne

René Magritte,
L’Empire des Lumières (1954) Musées Royaux des Beaux-Arts de Bruxelles

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le soleil se couche progressivement pour laisser la place à un crépuscule glacial. Nous venons de visiter le Musée d’Art Moderne et sommes réjouies par ce que nous avons vu. Néanmoins notre soif de culture n’est pas encore étanchée et nous décidons de nous rendre au Musée de la Mine.  Nous Arrivons sur la butte qui domine le site témoin de l’aventure houillère du bassin de la Loire, le Site Couriot ou musée de la Mine. Le  premier bâtiment qui nous fait face nous saisit par son étrangeté. « L’inquiétante étrangeté » éprouvée également face au tableau de Magritte  de 1954 « L’empire des lumières ». Les deux visions  ont en commun cette même manière de nous déstabiliser en jouant du réel, cette même manière de nous faire douter des certitudes, quelque chose nous échappe… Basculer alors dans le monde mystérieux de la mine à la faveur d’un jeu de lumière… et du froid qui nous transperce.

Nous nous engouffrons ensuite dans le corps d’une suite de bâtiments du XXème siècle dans lesquels les lumières tantôt vives (exposition design) tantôt faibles continuent de jouer avec nos sens.

Site Couriot, Musée de la Mine, Salle Premier lavabo, Saint Etienne

Site Couriot, Musée de la Mine, Salle Premier lavabo, Saint Etienne

Et toujours ce froid de plus en plus intense qui nous étreint mais ne nous freine en rien. Nous avançons en bons petits soldats à travers un méandre de lieux en intérieur, en extérieur, montons des marches et arrivons à la salle des pendus. En fait la salle de douche, immense, dans laquelle les mineurs laissaient leurs vêtements de travail sécher en haut de poulies. Je ne peux m’empêcher de frissonner  devant cette vision qui fait écho en moi à celle des camps de concentration. Ces vêtements maintenant abandonnés sont pour moi autant de dépouilles qui en appellent à ma mémoire, autant de corps dépecés laisser là à mon regard impuissant. Vision macabre…

Site Couriot, Musée de la Mine, Salle des Pendus, Saint Etienne

Le réel se rappelle  heureusement à nous par l’intermédiaire d’un fils de mineurs qui nous dit tout de go : «  mais ils n’étaient pas malheureux et même fiers de leur métier… et puis beaucoup buvaient trop, c’était dur pour les femmes !… ». Après avoir été plongée dans l’ambiance terrible des camps nazis me voilà parachutée dans celle de « Germinal » de Zola, livre pour lequel j’ai versé mes premières larmes de lectrice. Courageusement nous poursuivons notre périple et sortons du bâtiment dans la nuit noire comme du pois. Nous avançons sur une étroite passerelle et le vrombissement provenant des gigantesques cuves de décantation me fait soudain prendre conscience que je suis à 20m ? au-dessus du sol, dans le vide .Ni une ni deux, atteinte de vertige, je retourne sur mes pas en prenant soin de ne regarder que mes pieds. Mes amies rient gentiment de moi et je les laisse s’enfoncer dans les entrailles de la nuit.

De retour dans le couloir sombre qui mène à la salle des pendus et à celle des machines, je reste seule et  réfléchis. Il est clair que je suis toute entière habitée par l’ambiance du lieu et le reste du groupe pareillement. Si c’est la volonté du concepteur, ce que laisse supposer la scénographie théâtrale, l’objectif est atteint : voilà quatre nouvelles victimes consentantes à son actif. Mais l’intérêt ici est que les objets exposés prennent un sens nouveau. Ils ne sont  pas mis hors de leur contexte et pourtant un léger décalage leur donne une nouvelle dimension, celle, symbolique, de l’activité économique humaine (et en deçà de ce que l’homme est capable de faire à l’homme, de ce que l’homme est capable d’endurer).

Site Couriot, Musée de la Mine, Salle d'énergie, Saint Etienne

Les objets ici ne sont pas exposés telles des pièces de musée, vues comme éternelles et immuables à l’intérieur de vitrine, mais comme des vecteurs de communication  au service d’une mémoire et d’une réflexion (pour preuve l’aparté avec le visiteur). Tout est là, non pas figé mais vieillissant lentement, qui marque ainsi le passage du temps et continue à vivre finalement. (Je n’arrive d’ailleurs pas à croire qu’ici on fasse le ménage et prenne des mesures de conservation…Mais je me trompe, le patrimoine français est jalousement gardé et protégé).

Cette réflexion me rappelle que l’art contemporain a tenté lui aussi de sortir des musées et de la muséification (momification ?) des œuvres d’art. Le Land Art, l’art conceptuel, les installations actuelles montrent avec force la volonté des artistes de rapprocher l’art de la vie à travers une conceptualisation. De donner du sens plus que de réaliser de la belle ouvrage à seule vertu contemplative. Actuellement il s’agit  de vivre une expérience plutôt que de se délecter.  Dans ce contexte il n’est pas étonnant que le conservateur du musée de la Mine ait fait appel à un artiste contemporain pour intervenir sur le Site. Richard Whitlock, d’origine britannique, a choisi d’opérer dans les grandes citernes situées de part et d’autre de la passerelle. Cette œuvre je n’ai pas pu la voir, la nuit trop noire et le vertige m’ont faite reculer. Cependant j’ai entendu sa résonnance, son profond et puissant bourdonnement a été comme un appel m’entrainant dans le vide ; finalement c’est elle qui m’a fait prendre conscience du lieu où je me trouvais, m’a faite revenir sur mes pas pour me retrouver face à moi même…

Le joyeux et dynamique bavardage de mes acolytes me sort de mes pensées. Avec plaisir et soulagement  je retrouve leur rire et leur chaleur. La visite se termine dans le froid que nous ne sentons plus, face au monument dédié aux victimes de la guerre et du devoir. Une immense allégorie qui nous écrase de sa bonne conscience. Je ne peux m’empêcher de penser aux morts, aux gueules cassées, aux mineurs  qui ont servi de chair à canon ou de chair tout court pour que notre monde continue de tourner.

Agnès, Marseille février 2011.

Site Couriot, Musée de la Mine, Monuments aux Morts, Saint Etienne

A propos AssociatEyes

Les complices s’enrichissent, proverbe mis au goût du jour par Paul ELUARD ET Benjamin PERET, La Révolution surréaliste (1925)
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Un commentaire pour Dans l’antre de Couriot

  1. mementobabel dit :

    Plus je les relis plus cette série d’articles me plait ! )))

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