Le regard de Zineb Sedira

Plus de trois mois que nous sommes allées au MAC découvrir une exposition vraiment originale : « Les rêves n’ont pas de titre », qui présente des vidéos, des installations et des photographies créées par Zineb Sedira entre 1995 et 2009. Cela faisait longtemps que nous n’étions pas retournées dans ce Musée, il faut dire qu’il ne se renouvelle guère, et que l’on n’y est peu surpris. Je ne m’attendais donc pas à me laisser emporter, le temps de cette visite, par un voyage poétique qui m’emmène de l’autre côté de la Méditerranée.

Framing the View (C-Print,76.2x50.8 cm), © Zineb Sedira 2008

Un voyage entre deux rives et des passerelles entre deux mondes, si proches, si semblables et dissemblables à la fois. Et des gens poussés par la misère qui doivent quitter leur terre, traverser la mer dans l’espoir d’un avenir possible. Et des gens qui déchantent parfois mais qui poursuivent leurs rêves.

Tout de suite mon regard se pose sur des silhouettes voilées, que je vois comme « Trois Grâces orientales », avant de lire le cartel. Pudiques, mystérieuses et élégantes dans leur longue robe claire, elles me tournent le dos, presque invisibles, femmes fantômes aux tons pastels, pures et douces figures d’un ailleurs encore si énigmatique. Comment savoir si c’est une même et seule femme que dissimulent ces voiles ou si elles sont bien trois, chacune se dérobant aux deux autres, isolée tout en étant semblable. Une image diaphane, apaisée, magnifiée, presque rassurante de celles que l’on voit à peine lorsque nous les croisons mais qui m’interroge sur ma propre identité. Si Zineb Sedira est celle qui porte dans ce triptyque ce long voile blanc comme celui de la Vierge Marie, n’est-ce pas aussi pour nous interpeller, elle l’artiste qui se confronte aux ancestraux préjugés, et nous rappeler aussi les liens entre Occident et Orient.

Self Portraits or the Virgin Mary, 2000, triptyque, C-Prints, 170 x 100 cm chaque panneau, © Zineb Sedira 2000

Quand je me détourne enfin de cette vision mystique c’est pour alors me laisser entraîner dans les volutes noires qui se déroulent inlassablement sur un écran géant. Les ombres de mes amies se superposent aux arabesques et remplacent le visage d’une femme qui s’efface au gré des mots qui se diluent. Je suis fascinée par l’apparition onirique de mes amies, devenues elles-mêmes éléments manifestes d’un rituel ensorcelant et mystérieux.

Don'€™t do to her what you did to me, capture de la vidéo, 1998-2001, projection sur écran © Zineb Sedira 2001

Etrangeté encore que ces immenses yeux. J’oublie le discours qui les accompagne et qui raconte des souvenirs d’enfance, quand l’artiste retournait pour les vacances avec ses parents dans le pays d’origine, et que les coutumes ancestrales étaient retrouvées. Des yeux qui laissent supposer un voile, peut-être celui que sa mère portait, et qui me subjuguent. Regard franc, doux et intense dont je ne peux me détacher.

Silent Sight, capture de la vidéo, 2001, 10 minutes, projection sur écran, © Zineb Sedira 2001

D’autres yeux, envoûtants et magnétiques. Ceux d’un homme, déambulant seul sur un ferry, face à la mer immense, bruyante, intemporelle. Voyage lumineux entre les deux rives de Notre Mer, traversée que je fais par son regard. Traversée vers un monde peut-être meilleur, promesse de mieux survivre, mais au prix du déchirement, de la solitude et d’une tristesse prégnante que je lis sur le visage de cet inconnu. Amertume de laisser les siens, sa terre, de faire et refaire ce voyage sur les traces des anciens, poussé par la même obligation d’aller construire ailleurs. Or je suis hypnotisée par les images de la haute mer, et je les regarde avec cet homme, bercée par le bruit du bateau qui fend les flots, je me soumets au rythme de ses mouvements pour laisser mes propres yeux se perdre en mer, vers un horizon qui me ramène à l’île aimée des vacances de mon enfance. Je me rappelle mes propres rêves, ceux que je faisais quand j’arpentais moi aussi les ponts du ferry comme passerelles ailées vers le bonheur.

Middle Sea (Video, 2008), capture de la vidéo. © Zineb Sedira 2008

Mon voyage visuel se termine en Mauritanie, dans ce qui doit être une sorte de cimetière de bateaux. Des images mises en scène par une installation saisissante, lumineuses, révélant comme des mirages un paysage transcendé par ces épaves abandonnées mais dont l’étrange et admirable caractère manifeste une esthétique sublime. Je lis les envols des oiseaux migrateurs comme la métaphore des migrants clandestins dont ce lieu est pour beaucoup point de départ. Images intrinsèquement poétiques, à la beauté violente et absolue.

Floating Coffins (Installation de 14 écrans, 2009), capture des écrans vidéo. © Zineb Sedira 2009

Et en écrivant ces mots, je pense alors à tous ceux qui aujourd’hui encore se pressent à nouveau sur les côtes, s’entassent dans de fragiles embarcations, abandonnent leur patrie, poussés par la faim, la colère, le désespoir, courageux mais désespérés, tous ces gens qui traversent la Méditerranée dans la crainte et l’espoir. Et c’est de ma fenêtre que je laisse à présent mon regard se perdre dans la mer, vers l’horizon immuable d’où ils arrivent. Je pense à eux et prie ma Mer de les conduire à bon port.

Sylvie, mai 2011.

A propos AssociatEyes

Les complices s’enrichissent, proverbe mis au goût du jour par Paul ELUARD ET Benjamin PERET, La Révolution surréaliste (1925)
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