De l’architecture contemporaine

   Evidemment j’avais vu mille fois des images de villes américaines, de buildings gigantesques, de gratte-ciel imposants. Or cet urbanisme me restait étranger, comme appartenant à une autre civilisation, celle que je découvrais à travers le cinéma, les photos, la télévision mais qui gardait pour moi le mystère de l’inconnu et la promesse d’une modernité vivifiante. Mes yeux étaient habitués aux vieilles pierres, aux immeubles Hausmanniens, aux ruelles tortueuses et si cet environnement me rassurait par le charme familier que j’aimais retrouver dans beaucoup de cités européennes, je sentais en moi un évident appel vers une architecture plus libératrice. Plus moderne. Comme un bol d’air. Je me rappelle un immeuble tout à fait quelconque et même plutôt laid, au bord de l’autoroute, mais qui me fascinait, lorsque nous retournions le soir vers notre appartement du centre-ville, par sa hauteur, bien modeste quand on sait les vertigineuses dimensions des tours d’aujourd’hui. Rouler à vive allure sous les lumières scintillantes des dizaines de fenêtres éclairées dans la nuit naissante me provoquait à chaque fois une émotion. Cette énorme masse de béton suscitait en moi une sorte de frisson de plaisir. Elle était comme la preuve modeste mais tangible d’une architecture plus en phase avec le monde d’aujourd’hui.

   Lorsque jeune fille, je me suis retrouvée en haut de l’Empire state Building, mon regard s’est exalté devant la démesure verticale de ces édifices mais c’est à Chicago que j’ai ressenti à nouveau cette même sensation inexplicable, celle de mon enfance, quand j’espérais un monde moins étriqué en roulant sous les tristes tours de la périphérie. En traversant avec quelques copines le Downtown Chicago, je m’émerveillais de la magnificence percutante des gratte-ciel élégants, sobres et élancés dans le bleu intense du ciel d’été, monolithiques blancs et gris, puissants et chics, paradigmes pour moi prégnants de notre civilisation. J’étais parcourue par ce frisson inexplicable qui me donnait l’impression d’être non seulement vivante mais aussi en mouvement, d’appartenir à une énergie progressiste. Je n’avais pas réalisé alors, et je n’étais pas le genre à m’embarrasser d’un quelconque guide touristique, que je me trouvais au cœur de la capitale de l’architecture moderne. Sous la Sears Tower, sous le Kluczynski Federal Building.

La Sears Tower et le Kluczynski Federal Building, Downtown Chicago

  Et presque étourdie au centre d’une vaste place, je me rappelle encore le contraste saisissant formé par la flamboyante sculpture d’Alexander Calder, le « Flamingo », tout en grâce et en courbes,  avec la rectitude de l’intransigeante esthétique des tours d’acier. Je n’avais jamais rien vu d’aussi explicitement contemporain et malgré mon amour pour notre antique cité, je crois que si les circonstances l’avaient permis, j’aurais adoré vivre dans un de ces splendides building.

“Flamingo” (1974), Sculpture de Calder en acier peinte, Federal Center Plaza, Chicago

  Les années ont passé, et tout de mon environnement quotidien est plutôt très éloigné de cet urbanisme contemporain. Mais j’ai toujours des élans vaguement nostalgiques en même temps que libératoires à chaque fois que mes yeux se posent sur de nouveaux et réussis ensembles architecturaux. Je me sens alors éminemment citadine, et cela me plait, me donne un sentiment de satisfaction valorisante car j’ai l’impression de  participer par mon seul regard à l’élaboration du Présent.

 C’est donc la volonté d’être en accord avec la réalité d’aujourd’hui, avec un avenir possible, avec une contemporanéité salvatrice qui m’a poussée à aller visiter l’hiver dernier à Paris le quartier de la Défense. Dès que je me suis retrouvée au pied de l’Arche, que j’ai parcouru l’immense esplanade,  les yeux  levés vers les cimes des immeubles,  encore une fois j’ai été submergée par cette exaltation causée par la beauté des lignes géométriques s’élançant au ciel, s’entrecroisant dans une harmonie rigoureuse. J’étais à la fois dépaysée et fascinée par ce paysage urbain imposant, un peu intimidant et déroutant, mais manifestement source de plaisir pour mon regard.

Quartier de La Défense, Paris

 Et c’est le hasard qui m’a amenée devant « L’Araignée Rouge », une autre sculpture de Calder, et dans ce contexte si soudainement semblable à celui de ce voyage de jeunesse, c’est plein d’images oubliées qui réapparaissent, Chicago, la chaleur, les buildings gigantesques, mon enchantement à arpenter les artères ordonnées, à traverser des places immenses aux fontaines jaillissantes. Je retrouve la même sensation, le même frémissement de satisfaction, de liberté, j’aime ces hautes tours érigées comme autant de victoires sur les lois de l’équilibre, illustrations de la puissance de créativité et de technicité des architectes contemporains. Je me sens rassurée, en fait, confiante en ce talent singulier qui leur permet tant de prouesses et qui me console d’un urbanisme général plus consensuel mais si terne.

«Araignée rouge» (1976), Stabile de Calder en acier peint, La Défense, Paris

  Et ce jour de printemps lumineux où mes amies et moi nous nous sommes rendues dans le nouveau et prometteur quartier d’ « Euroméditerranée » confirme assurément mon admiration et mon intérêt pour une architecture résolument moderne. Nous nous sommes longuement promenées dans une ville en devenir, dont le plus éclatant symbole est à juste titre la tour CMA CGM, conçue par l’architecte réputée Zaha Hadid. Face à la mer, elle domine, comme une proue superbe, le port, les quais, les docks, toute la ville, et de loin on la voit, pour l’instant resplendissante par son unicité, mais bientôt d’autres tours seront construites, et très vite j’espère.

Tour CMA CGM, quartier d'affaires Euroméditerranée, Marseille

  En longeant sa façade bleutée j’éprouve une nouvelle fois ce léger vertige, une sorte d’effervescence ardente, qui emballe mes sens, anime mon cœur. Mes yeux se haussent, suivent les arêtes effilées, les perpendiculaires parfaites, admirent les courbes subtiles, se mirent dans les vitres épaisses. Je me surprends dans un paysage transfiguré par la contemporanéité de son architecture, je m’y regarde, y redécouvre mes amies, elles aussi transportées dans une autre réalité, inhabituelle dans notre vieille cité, déroutante mais excitante.

Au pied de la tour CMA CGM

 Je suis impressionnée, je ne pensais pas ma ville capable de sortir enfin d’un immobilisme récurrent dans tous les domaines. Marseille, si encline aux traditions surannées, au folklore sclérosé et répétitif, à la paresse générale, incapable de valoriser un patrimoine remarquable, un site exceptionnel sortirait-elle enfin de sa frilosité culturelle pour rattraper le temps perdu ?

Le quartier d’Euroméditerranée, Marseille

  En tout cas, c’est ce que nous espérons, mes amies et moi,  que toute la ville s’embellisse à la mesure de ce site, rénové et réhabilité dans une modernité assumée et valorisée, dynamique et porteuse d’espérance en l’avenir.

Sylvie, juillet 2011

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Les complices s’enrichissent, proverbe mis au goût du jour par Paul ELUARD ET Benjamin PERET, La Révolution surréaliste (1925)
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