Les Manifestations du Réel.

Marcel Duchamp "Fontaine", 1917-1964.

Un urinoir dans une exposition ! C’était en 1917, il y a pratiquement un siècle. Une pissotière revendiquée comme objet d’art. Je n’arrive même pas à concevoir la déflagration qu’un tel événement a dû produire au sein du milieu culturel de l’époque ! (Mais de qui se moque-t-on ?). Certes l’urinoir est rebaptisé « Fontaine » et Marcel Duchamp le signe sous le pseudonyme R. MUTT (Richard Mutt) : un titre, une signature un lieu d’exposition, l’objet a tous les attraits d’une œuvre d’art. Les mauvais esprits diront surtout pour la signature…Mais rien de poétique là-dedans, malgré le titre, l’objet est complètement reconnaissable, en fait tel quel, directement sorti d’usine, seulement retourné pour plus de stabilité. Et pourtant le geste artistique est radical. On ne pouvait rêver démonstration plus incisive vérifiant que l’art ne se situe pas seulement dans ce qu’on voit mais aussi dans ce qu’il renvoie, que l’art  n’appartient pas seulement au monde matériel mais également au monde immatériel. En forçant le regard du spectateur à ne plus voir finalement, ou plutôt en le forçant à voir, mais autrement, en l’obligeant à changer de point de vue, en exerçant sur lui un décalage, un pas de côté, il nous contraint à ne plus nous satisfaire du sempiternel beau ou pas beau. En déchirant le voile de l’apparence Duchamp nous force donc à rentrer dans le domaine invisible de la pensée et à nous poser la question «  Qu’est ce que l’art ? ». En mettant là, littéralement mettre là, devant nous, une part de réel, ce qui fait irruption dans une soudaineté renversante c’est une (re)connaissance non encore révélée. Je (re)connais bien l’objet mais pas (encore) comme œuvre d’art. C’est à la fois la promiscuité et le rejet, à la fois le vulgaire et l’Essence. On ne pouvait rêver plus grand bouleversement annonciateur de significations et de possibilités  car de cette fontaine indécente, triviale, honteuse a jailli une source intarissable encore un siècle après.

Edouard Manet "Olympia" 1863 ( collection Musée d'Orsay).

 Une  explosion des valeurs artistiques s’est également produite lorsque le tableau d’Edouard Manet « L’Olympia » fut refusé d’exposition en 1863. Là encore l’intrusion du réel a fait scandale, les mêmes paradoxes étaient à l’œuvre et les mêmes forces conservatrices. Car cette femme représentée, voluptueuse et provocante, n’était-elle pas une prostituée connue et donc reconnue ? Le peintre n’a-t-il pas transgressé les codes de la bienséance picturale qui prônaient les figures idéalisées, c’est-à-dire au-dessus du réel et de ses contingences ? Et Manet a mis là, devant le regard (hypocrite) des spectateurs, la magnifique courtisane dont le tout Paris de l’époque faisait les gorges chaudes… Quelle insolence !

Cependant si avec ce tableau Edouard Manet marque une rupture, les moyens plastiques qu’il utilise restent identiques à ceux utilisés par ses prédécesseurs, l’apparence formelle reste liée aux œuvres antérieures. Avec « Fontaine » de Marcel Duchamp la forme est « neutralisée par la question de la fonction (qu’est-ce que l’art ?), « … », « Après Duchamp tout art est conceptuel »  écrit Joseph Kosuth. On ne pouvait rêver d’une révolution plus profonde et plus féconde. Mais comme toute révolution elle porte en elle la violence et la violence est un frein à la compréhension.

   En 1917 donc « Fontaine » de Marcel Duchamp. Une ouverture vers de nouveaux possibles pour les artistes. En 2012 et donc pratiquement un siècle après, une voiture dans une galerie.

Timothée Talard "Nothing fixes a thing so intensely in the memory as the wish to forget it" 2011.

Une voiture brûlée, une carcasse rouillée avec sur le côté droit  et écrit en néon, une citation de Montaigne en anglais : « Nothing fixes a thing so intensely in the memory as the wish to forget it » (« Rien n’imprime si vivement à notre souvenance que le désir de l’oublier »). Cette phrase est le titre et le fil conducteur de l’exposition de Timothée Talard. Matériel et immatériel sont intimement liés, chacun se renvoyant à l’autre, chacun s’enrichissant du sens et des adjectifs de l’autre. Une voiture saccagée et un néon philosophique, la voiture comme support de la pensée et la pensée qui prend corps ; un corps meurtri. Avec nostalgie je pense à la première fois où j’ai vu une voiture, des fragments de voitures, dans une galerie. C’était en 1985 pour l’exposition de Richard Baquié « Le Temps de Rien » à la galerie ARCA de Roger Pailhas encore située sur le Cours Julien. J’avais été particulièrement sensible à l’installation  « Amore mio »  car elle m’avait véhiculée, transportée jusqu’en Italie et les moiteurs de la Dolce Vita.

Richard Baquié "Le Temps de Rien" et "Amore mio" 1985 (collection du MAC Marseille), photomontage ALP.

Mais ici, aujourd’hui, à la galerie Gourvennec Ogor, il ne s’agit pas de mélancoliques divagations, ni d’insouciante légèreté, ni d’amour romantique pas plus que de villégiature contemplative. Non, ce qui fait irruption ici, la manifestation du réel en 2012, ce sont les émeutes des quartiers, les rébellions, les révolutions. Les combats. L’injustice accumulée et que l’homme ne peut plus taire. La mémoire des luttes pour plus de liberté et d’égalité. Tout ce qui glisse maintenant entre nos mains avec la dictature de la finance, la récession, le repli communautaire, la xénophobie, le fanatisme…la peur.

Timothée Talard "Sans titre" de la série "Par le feu" , acrylique sur papier, 2011.

Après « Le Temps de Rien » serait donc venu « Le Temps du sursaut Citoyen » ?

Agnès, janvier 2012.

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Les complices s’enrichissent, proverbe mis au goût du jour par Paul ELUARD ET Benjamin PERET, La Révolution surréaliste (1925)
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4 commentaires pour Les Manifestations du Réel.

  1. Boux dit :

    Merci Agnés pour cet article…je me régale à vous lire.
    Jul’île de Nouméa

    • AssociatEyes dit :

      Merci Jul’île pour votre commentaire. Je suis toujours surprise des possibilités d’internet: vous à Nouméa et moi à Marseille. Si loin, si près.

  2. rechab dit :

    Mais quand même on ne retient de Duchamp que le côté dérangeant de l’introduction de cet « objet tout fait » dans le monde de l’art et le présenter comme…
    Duchamp a été un grand artiste, nourri de réflexion, et pas réductible à une mise en question de l’art par des gestes volontairement provocateurs, et nécessaires, pour l’époque et aujourd’hui…

    le seul problème est que tout le monde ( quand même près d’un siècle après ) reste dans une confusion, où on croit être dans un sens artistique parce que provocateur,
    ou on croit faire de l’art parce qu’on a une démarche, qui nie les fondements de la pratique artistique.
    On peut utiliser des objets de rebut, comme le faisait Rauschenberg, y compris des voitures incendiées, sauf que Rauschenberg gardait une forte dimension artistique « classique », notamment pour l’association de peinture, d’objets, de sérigraphie dans des compositions élaborées…. Il n’est pas sûr que Richard Baquié fasse avancer les choses en faisant des « redites » avec « le temps de rien »,
    et je ne peux manquer de faire le rapprochement avec un jeu de mots devenu quand même significatif pour une grande partie du public  » l’Art comptant pour rien ».

    On peut avoir une démarche sociologique, critique utilisant des objets courants de la vie quotidienne, , mais est-ce que c’est justement leur place, dans les lieux d’art… il faudrait poser la question à Duchamp, s’il était encore parmi nous….

    « Les combats. L’injustice accumulée et que l’homme ne peut plus taire. »… mais est-ce dans les lieux confinés des expositions d’art contemporain, qu’il faut que ces dénonciations se voient ?

    RC

    • AssociatEyes dit :

      En effet les artistes ont du mal à se remettre de Duchamp, et en effet il ne faut pas oublier que M. Duchamp continuait de peindre , en témoigne « Le grand verre ». C’est la difficulté de l’art contemporain: qu’est ce qui fait sens ou pas, que va-t-il rester demain? cependant concernant Richard Baquié, oui! il avait digéré Duchamp et ses voitures démantibulées ne sont pas seulement des objets manufacturés dans un lieu d’art mais elles ont une dimension poétique, narrative, cinématographique qui font partie prenante de l’art contemporain tel qu’on le conçoit aujourd’hui: une expérience singulière faite d’univers différents.
      Merci de vos réactions et bonne continuation. Agnès

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