« Mais où court Marie? « 

Divagations à propos de l’exposition « Livres-Louvre »  de Jean-Philippe Toussaint  au Musée du Louvre.

Capture d'images de la Vidéo réalisée par Médiapart, "Néon Livre-Louvre" et "Autoportrait en lecteur" jean-Philippe Toussaint 2012

  Marie est l’amoureuse récurrente dans la trilogie des romans de Jean-Philippe Toussaint : « Faire l’amour », « Fuir » et « La vérité sur Marie ». Pour l’exposition, l’artiste a réalisé spécialement un triptyque cinématographique nommé « Trois fragments de Fuir/Louvre » adapté du roman « Fuir ». C’est à partir du livre lu il y quelques années déjà et des séquences du film vues sur internet que mes divagations sont nées.

Dans le roman « Fuir » Marie se trouve dans la Grande Galerie du Louvre quand son téléphone portable sonne. Elle répond, elle est  face aux œuvres immuables et éternelles du Musée, au milieu des visiteurs, dans le flux de la vie. Mais il est possible que durant cette scène elle ne voit plus rien, ne se trouve nulle part, et soit uniquement en elle-même. Je l’imagine pétrifiée, statufiée alors que son esprit sombre dans le chaos et le vide désespérant. Elle vient d’apprendre la mort de son père, comment y croire ? Sans doute que, perdue, seule, paniquée, dans un élan de survie, elle appelle son amoureux, son amant, son ami ? On ne sait pas très bien, dans les livres de Jean-Philippe Toussaint leur relation est compliquée, toujours remise en question, entre une fin sans cesse différée et un éternel recommencement. On ne sait pas très bien. En tout cas elle, est à Paris, lui, en Chine dans un train. D’un côté du monde c’est la pleine lumière du jour, de l’autre, la nuit. Des milliers de kilomètres les séparent mais il répond. C’est elle qui parle, lui ne dit rien. Sans doute a-t-elle besoin de répéter les mots qu’elle vient d’entendre pour qu’ils fassent sens, pour qu’ils prennent corps. En tout cas elle a besoin d’un témoin, d’une oreille attentive, de l’autre solidaire, d’un qui pourra lui dire les mots. Mais l’autre, l’amoureux, l’ex, on ne sait pas très bien, ne dit rien, il reste sans voix, submergé par l’émotion, mais de tout son être il l’écoute et il l’entend. C’est un long moment. Elle qui répète les mots de la mort  et lui qui écoute. Ils sont si loin et si proches mais dans un partage impossible. Et soudain il l’entend courir, elle ne parle plus, elle court, il entend le bruit de sa course dans la Grande Galerie du Louvre.

Capture d'écran, images tirées de la vidéo réalisée par Médiapart.Trois photos d'un passage du film "Trois fragments de Fuir" de Jean-Philippe Toussaint interprété par Dolores Chaplin,2012.

 Peut-être court-elle pour fuir son chagrin ? Peut-être, ou alors et aussi court-elle pour ne pas sombrer, avant que le sol ne s’ouvre sous ses pieds, avant d’être anéantie par le chagrin. En réponse à l’émotion qui l’asphyxie elle oppose un élan vital, et je lui trouve beaucoup de dignité à vouloir rester debout, vivante, même affolée, même aveuglée, car à cet instant, quand Marie court dans la Grande Galerie du Louvre, rien n’existe plus que sa douleur et le cri déchirant de son cœur.

Capture d'écran, images tirées de la vidéo réalisée par Médiapart. Trois photos du film "Trois fragments de Fuir" de Jean-Philippe Toussaint interprété par Dolores Chaplin, 2012.

 Ainsi Marie court éperdument. Sait-elle seulement où elle va ? Je le crois. Dans le chaos intérieur qui l’habite, en proie à des sentiments violemment contraires, au milieu de ses certitudes effondrées, Marie a dû entrevoir une évidence à peine naissante mais qui devient peu à peu d’une urgence absolue. Elle doit retourner auprès de son père, mort. Elle doit embrasser l’image du malheur et du bonheur mêlés. Avant toute chose elle doit étreindre le corps gisant du père. Ce besoin impérieux lui demande très certainement une énergie surhumaine et courageusement elle y répond.

Capture d'écran. Trois photos du film réalisé par Jean-Philippe Toussaint "Trois fragments de Fuir" interprété par Dolores Chaplin, 2012.

 Ainsi Marie court vers son père, mort. Elle court résolument vers la dernière image encore possible d’un visage, avant l’inconcevable disparition. A ce stade du roman, l’amoureux, l’amant, l’ami, on ne sait pas très bien, a rejoint Marie sur l’île d’Elbe, là où est inhumé le père. Peut-être est-ce dans le village natal du père, là où Marie a grandi, peut-être le lieu de l’enfance heureuse et des vacances à jamais merveilleuses, là où l’on retourne, même adulte pour ressentir encore les émotions d’autrefois. Marie y serait donc comme chez elle.

De la Grande Galerie du Louvre jusqu’à L’île d’Elbe, Marie aura couru jusqu’aux racines de la mémoire, jusqu’au berceau de l’enfance, là où les morts et les vivants restent unis par des liens invisibles. Alors peut-être s’est-elle apaisée. Oui, après les funérailles du père et sur le sol de ses ancêtres peut-être a-t-elle retrouvé les gestes simples de la vie ? Une fois son énergie dévorante dépensée et qui a agi comme un rempart, Marie peut consentir enfin à l’éveil de ses émotions. Sans doute, car c’est ici que Marie, nageant dans la mer, la mer Méditerranée, laisse enfin ses larmes couler. Et c’est ainsi que par la grâce d’un écrivain, la mer Méditerranée se transforme en sanctuaire des larmes.

Javiera tejerina-Risso,"Noir/Bleu" 2012 et "Blanc/Bleu" 2010. Installation vidéos.

 Encore une fois, je retrouve ici cette mer et  ses contours et je pense aux derniers articles de Laure et de Sylvie, à l’engagement de l’un et au cheminement sensible de l’autre mais tous deux inquiets de son devenir. Encore une fois, cet espace mouvant devient le point convergent d’aventures et d’émotions. Depuis des temps immémoriaux et encore aujourd’hui la Méditerranée reste au confluent  d’histoires et de l’Histoire. Cependant au-delà des drames humains et des larmes salées de Marie, comme à l’arrière plan d’un tableau, je vois la mer.

Javiera Tejerina-Risso, "Noir/Bleu" 2012 et "Blanc/Bleu" 2010, installation vidéos dans le cadre de "Contemporaines" commissariée par La Collective et SAFFIR, galerie nomade.

  

Je ressens sa constance et sa permanence, je respire au même rythme que son va et vient inlassable, infatigable, je me laisse submergée par sa puissance et  reste captivée par ses variations… Comme devant une vidéo de Javiera Téjérina-Risso vue  à l’occasion de « Contemporaines » au Studio de la Friche de la Belle de Mai.

 

 

 

 

 

 Agnès, avril 2012.

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Les complices s’enrichissent, proverbe mis au goût du jour par Paul ELUARD ET Benjamin PERET, La Révolution surréaliste (1925)
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