Un apparent désordre ou les leçons de la nature.

C’est le retour de l’été, encore une fois le soleil, la chaleur, les cigales et les bains de mer. Le bonheur de vivre dans le sud car dans le nord la saison des chaleurs s’est mystérieusement envolée et c’est l’automne, la pluie, le vent et les parkas… Le retour de l’été c’est aussi l’occasion  pour  Laure, Sylvie et moi de partir chacune vers des destinations différentes et de nous nourrir d’expériences, de rencontres et d’exploits qui feront le bonheur  de nos retrouvailles déjà programmées. Pour ma part je retourne cette année encore dans mon petit village Corse. Bien sûr que je ne lui aie pas toujours été fidèle, mais sa résonnance  prend au fil du temps plus de corps et d’ampleur dans mon cœur, et au fur et à mesure de mon existence se sont tricotés une mémoire et un attachement  indéfectibles. J’y retrouve la maison familiale, la famille, les alliés et les amis depuis l’enfance et mes chers disparus. Ils sont là dans le petit cimetière blanc, entourés par le maquis et le bruissement des insectes, face à la pointe du Cap Corse, de sa tour génoise et de la mer étincelante. Ils sont biens. C’est là que j’irai moi aussi, après, plus tard, reposer en paix comme le dit la formule consacrée. Mais jamais expression protocolaire n’aura pris autant de sens. Car l’exceptionnelle beauté du lieu ne vient pas uniquement de son paysage qui vous coupe le souffle mais de l’unité et de la communion entre les vivants et les morts, les hommes et la nature, si puissante et si généreuse qu’on en pleurerait.

La pointe du Cap Corse.

Il pourrait paraître surprenant qu’une assoiffée de culture comme je le suis, soit si sensible à la nature, car l’art serait l’artifice et la nature serait le naturel, tous deux antinomiques et opposables. Or, ce n’est pas comme cela que je conçois la chose. Je déambule dans un musée comme au sein d’un paysage, à l’affut de significations et de sensations, les perceptions en alerte car tout m’enseigne et m’enrichit. La vidéo d’Aurélien Froment La tectonique des plaques, vue à la Biennale de Lyon l’hiver dernier, m’avait d’ailleurs particulièrement intéressée à ce propos. L’auteur y met en scène le parcours en plein air d’une exposition grandeur nature. Ainsi deux personnages visitent la campagne comme ils visiteraient un musée, s’attardant devant la courbure d’un tronc ou la  lumière vibrante d’un feuillage comme devant une œuvre, cherchant le nom sur le dépliant et se questionnant sur le sens à suivre. De façon amusée mais avec des images d’une impressionnante netteté, Aurélien Froment met à jours nos comportements acquis, nos attitudes culturelles, notre besoin d’ordonner et de claquemurer notre patrimoine.  Mais ici, en Corse, la situation s’inverse.

Les rochers verts de gris, l’île de la Giraglia, la mer…

 Ce matin là, baskets aux pieds et bouteille d’eau remplie, je me dirige pour une balade  en solitaire  vers le bout du Cap Corse. Plus d’une heure de marche et de bonheur. Ce sont des instants privilégiés car il me faut tout d’abord traverser l’immense plage sauvage et encore déserte à cette heure matinale. Et la magie s’opère doucement…Peu à peu, mon rythme d’urbaine invétérée calque son pas sur un rythme plus puissant, celui du va et vient de la mer, des stridulations des insectes, de la lumière éblouissante et du soleil qui brûle ma peau.  Puis il faut longer les  rochers verts  et leurs  grandes strates plates qui descendent en pente douce vers les profondeurs de la mer. Entre ces plaques, des failles profondes dans lesquelles une faune aquatique fourmille allégrement. C’était l’endroit préféré de Gino pour pêcher, il restait là des heures dans son slip de bain bleu marine et sa grande canne à pêche, bronzé comme un marin. Il est mort il y a deux ans, un cancer du pancréas, ça ne pardonne pas. Je m’enfonce ensuite dans le maquis, je reconnais les arbustes, petits, coriaces, trapus qui luttent contre les vents terribles du Cap et les embruns brûlants de la mer : le ciste, le myrte, l’arbousier, une forêt de genévriers, une palette de verts, des odeurs presque entêtantes et parfois un sol sablonneux comme une douceur dans ce paysage courageux et pugnace. Je monte toute en sueur pour arriver au belvédère avant de redescendre vers les criques situées au bas de la Tour Génoise. Et c’est là, à cet endroit, sans doute suis-je prête, ai-je suffisamment marché, que je suis envahie par un sentiment d’éternité. Comme s’il émanait des douces collines pourtant pelées par de nombreux incendies et qui me font face, une vibration qui me pénètre toute entière, comme si, avec elles je respirais à l’unisson. Leur présence majestueuse me cloue là, mais pas ici et maintenant, c’est une sensation dégagée de la temporalité et qui m’ancre dans la terre, ni ne me plombe ni ne m’attache mais m’unit et me libère au contraire. Alors bien des voix intérieures se taisent, quelque chose de très profond en moi, peut-être mon cœur, s’apaise, se calme, se détend. Un ravissement. La fin d’une quête, être comblée…Mon œil repart alors dans le mouvement du paysage et mon ouïe s’enfonce plus profondément dans la substance sonore, mais tout s’est tu, il fait trop chaud, il est déjà tard, un oiseau pourtant lance un pépiement puis c’est le retour au silence.

Le paysage façonné par les assauts de la nature.

J’ai bien des fois arpenté ces sentiers et toujours l’enchantement s’opère, toujours la nature m’apprend, peut-être maintenant ai-je plus de conscience. Cet enseignement qui est donné là généreusement,  c’est celui que je retire également des œuvres d’artistes du Land Art, comme celles d’Andy Goldsworthy pour ne citer que lui. Accepter qu’une œuvre réalisée à la suite d’un long travail, minutieux, lent, respectueux puisse ensuite disparaître et se décomposer sous l’effet des forces diverses et régulières de la nature demande une humilité et une compréhension qui m’émeut. Car l’artiste le sait bien, son œuvre retourne au cycle puissant et élémentaire de la vie. L’œuvre broyée en millions de particules participe à une nouvelle élaboration subtile et secrète, elle retourne à l’harmonie première et fondatrice, au rythme fondamental. J’aime cette idée que l’artiste utilise la nature mais s’y soumette en retour. Une attitude éloignée de celle de l’homme tout puissant  et de sa volonté farouche de domination. Au contraire, pour ces artistes de l’éphémère  il s’agit  d’abord d’admirer ce qui est, de s’incliner et de comprendre, ensuite d’ajouter « sa pierre » qui subtilement va révéler la beauté cachée, la souligner, la rythmer, l’amplifier…la main de l’homme après la main de Dieu… Et ensuite accepter de n’être qu’un grain de sable, car dans une magnifique métaphore c’est bien de cela dont il s’agit, accepter de retourner à la poussière,  je suis né de la poussière et je retournerai à la poussière …mais de celle qui participe au cycle de la vie, quel honneur, quelle chance ! Car derrière l’apparent désordre de la nature, ses tempêtes, ses bouleversements, et l’injustice parfois ressentie se cache un ordre souverain, un mouvement perpétuel, une logique parfaite qui nous submerge.

Plus tard je retourne sur la plage, je retourne aux bruits, à la cacophonie, au tintamarre.  Le sable s’est maintenant recouvert d’une multitude de parasols, de tentes, de glacières, et dans la mer trop de bateaux ont jeté l’ancre si près du bord. Je retourne à la stridence, à l’anarchie des désirs, la disparité des volontés, la diversité des intérêts…Je marche sur la plage qui s’abandonne à l’homme.

Trois oeuvres éphémères d’Andy Goldsworthy.Photomontage © AL Picca

Bien sur cette envolée lyrique pour ne pas dire métaphysique, n’engage que moi (mais n’est-ce pas le pouvoir de l’art que de nous faire divaguer dans de multiples interprétations ?) Au début des années soixante, quand  démarre le mouvement du Land Art, les artistes souhaitent tout d’abord pratiquer hors les murs de l’art, c’est à dire s’affranchir des musées et des galeries et de leurs relations codées (ce que met en avant la vidéo d’Aurélien Froment citée plus haut). Ils agissent contre une institution et leur position est d’autant plus politique qu’ils ne produisent plus un objet mais traitent d’une réalité extérieure au monde de l’art.  Et en effet l’objet d’art ne se trouve pas dans un lieu, il est du lieu et surtout avec le lieu, il est objet-lieu (Anne Volvey dans « Les fabriques spatiales de l’art contemporain »), et par voie de conséquence il s’abstrait  de la marchandisation. Sans doute ces artistes engagés ont-ils été en leur temps  idéalistes car désormais ce sont les photographies de leurs travaux qui recouvrent les murs des musées et des galeries, retournant ainsi au cycle commercial habituel.

Sophie Ristelhueber. 2 Photos de la série « Eleven Blow up » 2006, 1 photo de la série « West Bank ». photomontage © AL Picca

Cependant il ne s’agit pas d’être cynique car toute révolution ou position radicale ouvrent le champ des possibles à de nouvelles voies artistiques. Ainsi, plus près de nous, l’artiste Sophie Ristelhueber a tiré les enseignements de ce mouvement  et s’inspire également de la nature. Mais pour elle il ne s’agit pas seulement d’en souligner l’harmonie, non, elle montre dans son travail photographique la terre blessée, bouleversée, dévastée par la violence de l’homme. Son engagement géopolitique la fait voyager vers les zones de conflit à travers le monde, une attitude qui la rend singulière dans le milieu de l’art. Elle en rapporte des images qui ne cessent de questionner le chaos dans lequel se construisent nos sociétés modernes, des images analytiques, silencieuses, envahies par la ruine. Et lorsqu’elle retourne vers ces lieux  c’est pour constater que la nature s’est cicatrisée, de façon inexorable la nature a poursuivi son expansion recouvrant peu à peu les traces des combats et des luttes… Si j’écris sur cette artiste française majeure c’est également parce que, emportée par la vague de Marseille-Provence 2013, elle est l’invitée de la Galerieofmarseille à l’occasion des festivités qui accompagnent la foire d’art contemporain ART-O-RAMA. Cet événement annonce la rentrée culturelle marseillaise et nous sommes dans l’attente, Laure, Sylvie et moi de découvrir les nouvelles galeries étrangères invitées. Je m’y rendrai le regard plus aiguisé car au terme de mon cheminement méditatif il m’apparaît que ce que j’espère d’un artiste ce n’est pas tant qu’il me plaise, me séduise ou me divertisse (encore moins), mais qu’il me bouleverse de sa générosité, de sa conscience et de sa compréhension. Une des leçons de la nature.

Agnès, août 2012.

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Les complices s’enrichissent, proverbe mis au goût du jour par Paul ELUARD ET Benjamin PERET, La Révolution surréaliste (1925)
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8 commentaires pour Un apparent désordre ou les leçons de la nature.

  1. Maravilloso texto, lleno de reflexiones profundas sobre el arte y el paisaje. ¡Magnifico de verdad! Et les photographies très, très belles aussi. Amitiés.

  2. En todo caso gracias por hacer un blog tan interesante y elegante.

    • AssociatEyes dit :

      Votre commentaire nous fait très plaisir et nous encourage à poursuivre nos recherches sur l’art contemporain (surtout), l’écriture et la photo… A bientôt.

  3. Une regarde inteligente sur l’art contemporain est toujours très gratifiante. À bientôt.

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