Les fantômes d’Edouard Levé au MAC Marseille.

(Exposition conçue et réalisée par le festival Actoral, MAC Musée d’Art Contemporain de Marseille, en collaboration avec la galerie Loevenbruck,  jusqu’au 20 janvier 2013).

 

La rentrée a mal démarré. En ce qui me concerne en tout cas, la rentrée a mal démarré. Tous mes projets ont été contrariés, ma santé reste vacillante, sans gravité mais fluctuante. Je ne peux plus compter sur mon corps comme il y a quelques années, je dois en prendre soin. Dans le cas inverse il se retourne contre moi assez violemment. Ce n’est pas le seul d’ailleurs à me rappeler à l’ordre, tout un inventaire qui pourrait sagement se réduire par un : «c’est la vie!». Les amours, les projets, les administrations… Ils me cernent, me hantent, me trahissent, me harcèlent.

Mais il y a une consolation, celle de devenir son propre héros. Car «ce qui ne me détruit pas me rend plus fort» (Nietzsche), certes, et ce ce qui nous use, nous lamine, nous colle à la peau et nous suce le sang comme un vampire… nous pousse et de manière princière à devenir le roseau qui ploie mais ne rompt pas. Nous pousse à une humilité salvatrice qui permet de retrouver le goût des petites choses, nous pousse à une remise en question pour plus de vérité et d’authenticité. Car à quoi bon les artifices si la vie nous met finalement à nu ? A quoi bon les illusions et les fantasmes s’ils nous perdent dans leurs mirage ? Je veux moi aussi voir le roi dévêtu, et dans  Fontaine de Duchamp voir une pissotière.

Attendons patiemment que le vent tourne et qu’après les tourments viennent les réjouissances. Mais si tempête il y a, elle est intérieure car à l’extérieur le beau temps est constant, une arrière saison que je savoure pleinement avant que ne survienne  le coup de mistral qui  balaiera d’une main de maître les effluves estivales pour installer l’hiver.

Marseille, le Vieux Port, fin d’après-midi.

Mais nous sommes le samedi 6 octobre, et le temps est doux, un été indien délicieusement languissant pour une visite au MAC, encore une fois. Nous connaissons bien cet endroit, il est mal situé, son budget se réduit comme une peau de chagrin mais il résiste. Il continue d’offrir à son public des expositions grâce à des  partenariats privés. Et finalement nous n’en ratons aucune.

Cette fois l’exposition rend compte du travail d’Edouard Levé dans le cadre du festival Actoral (festival des arts et des écritures contemporaines). Désormais les expositions ne s’étendent plus dans tout l’espace du musée, et ce qui au départ nous gênait, car nous y voyions encore une fois une déficience du lieu, nous amuse à présent. Et en effet, dans les trouées séparant chaque salle, et en perspective, apparaissent des œuvres connues par cœur mais sous un jour nouveau maintenant car vues à travers le prisme d’œuvres temporaires.                  

Nous ne connaissons pas l’artiste-photographe. Sylvie et moi n’avons d’ailleurs rien lu à son sujet et faisons confiance à la rumeur marseillaise et à la renommée qui accompagne le festival. Cependant à la vue des premières photos des réminiscences surgissent à mon esprit  et je reconnais ce travail. J’avais été curieuse du projet artistique il y a quelques années,  et suis contente de le découvrir ici.

Photographies et extraits de textes d’Edouard Levé exposés au MAC.

La bonne surprise vient du fait, et là rien d’étonnant puisque cette exposition est conçue collégialement avec Actoral, qu’elle nous dévoile largement le travail de l’écrivain. Des passages entiers de textes d’Edouard Levé sont retranscrits sur les murs du Musée révélant un esprit sensible et aiguisé. De l’humour et de la tendresse. Un regard sur soi sans complaisance, profond et pourtant léger. Une tournure d’esprit s’apparentant à celle de Woody Allen. Cette scénographie est rendue possible car l’écriture ne recherche pas formellement la cohérence, chaque fragment de texte fonctionne isolé du tout, quelquefois à la manière de maximes. Ce souci d’écriture se retrouve également dans le travail photographique. Le texte devient alors légende, précise la pensée qui a engendré la photo mais ni la photo ni l’écriture ne deviennent la simple illustration de l’autre. Chacune possède sa propre force, sa propre intensité. Chacune nous aspire vers le juste et le vrai de l’artiste, vers sa conscience, vers sa beauté finalement. Et finalement beaucoup d’émotions et ce malgré un apparent classicisme, froid, minutieux, austère… car en deçà, les démons d’Edouard Levé palpitent, grondent, rugissent. Moi je les entends et je les comprends, ce sont la souffrance de vivre et l’amour.

Samedi 6 octobre, le Mac nous appartient, pas un  visiteur et les gardiens prennent soin de nous. Seuls les reflets dans les vitres protectrices des photos multiplient les présences. D’abord gênées  par ces jeux de miroir nous décidons finalement de nous y mêler, de nous en mêler de cette histoire humaine que nous raconte Edouard Levé. Car à travers les photos légendées ou non, l’artiste révèle ses obsessions existentielles, mais le talent des compositions et la générosité de la pensée nous les rendent terriblement proches, d’une intimité et d’une proximité qui nous inspirent, nous aspirent.

Devant la série photographique « Pornographie », 2002, Edouard Levé.

D’abord handicapées par ces reflets dont Sylvie et moi, photographes amateurs ne pouvons nous abstraire, telles des Alices d’un jour nous traversons le miroir pour rejoindre les personnages, apparemment neutres et rigides.

« Je trinque à ma décorporation au milieu d’amis silencieux qui pensent à qui je fus.Ni fleurs ni couronnes,ni pleurs ni joie, mais, pour mon enterrement, quelques souvenirs revus en boucle. » Edouard Levé. Détail d’une photographie de la série « Fictions », 2006, Edouard Levé.

 Et en effet le regard noir, intense, direct, franc d’un homme songeant à sa décorporation me hante encore, c’est lui qui m’attire de l’autre côté, du côté des fantômes, ceux qui traversent les photos que nous prenons, ceux qui peuplent nos nuits et nos jours… C’est dans cet homme, terriblement beau que je retrouve Edouard Levé, sans doute parce qu’il incarne la puissance des interrogations de l’artiste, la dignité de sa douleur et la facétie de son esprit sans cynisme.

Photomontage « Regarder les fantômes passer ». Reflets dans les photographies de la série « Fictions », 2006, Edouard Levé.

Mon trouble s’accentue lorsque Sylvie m’annonce que l’artiste s’est suicidé. En 2007, à quarante deux ans Edouard Levé a décidé de vivre le mot FIN. Mon cœur se serre, je suis désolée de la perte… Alors que son travail me procure une jubilation, une excitation, un florilège de ressentis qui me font sentir vivante voilà que l’ombre de la mort plane sur mon âme.

Photomontage « Regarder les fantômes passer 2 ». Reflets dans les photographies de la série « Fictions », 2006, Edouard Levé.

 Et là sans doute faut-il laisser  parler l’auteur qui a écrit dans le livre  Suicide (déposé chez son éditeur un mois avant sa mort), à propos de son ami suicidé il y a plus de vingt ans et à vingt ans : «Tu ne craignais pas la mort. Tu l’as devancée, mais sans vraiment la désirer : comment désirer ce qu’on ne connaît pas ? Tu n’as pas nié la vie, mais affirmé ton goût pour l’inconnu en pariant que si, de l’autre côté, quelque chose existait, ce serait mieux qu’ici.»

Comment ne pas penser que ces mots, Edouard Levé les a écrits pour lui ? Que ces mots étaient tellement les siens qu’ils l’ont fait basculer de l’autre côté du miroir ? Que de l’autre côté du miroir la reine de cœur l’a fait exécuter ? Mais comme la reine de cœur est un pantin de dessin animé et une fantasmagorie d’écrivain halluciné imaginons alors, que là-bas soit mieux qu’ici.

Photomontage « Hommage ». Reflets dans les photographies de la série « Fictions », 2006, Edouard Levé.

Agnès, octobre 2012.

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Les complices s’enrichissent, proverbe mis au goût du jour par Paul ELUARD ET Benjamin PERET, La Révolution surréaliste (1925)
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