« Les Papesses » à Avignon ou La Puissance des Femmes

Exposition (en marge de Marseille-Provence 2013) à la Collection Lambert et au Palais des Papes,  jusqu’au 11 novembre.

Montfavet est une petite bourgade dans l’arrière pays provençal, à quelques kilomètres d’Avignon. Montfavet, c’est là que fut internée pendant trente ans Camille Claudel, là qu’elle mourut certainement de faim et d’épuisement comme le furent des milliers d’aliénés pendant la Deuxième Guerre Mondiale. A Avignon, c’est là que se trouve la Collection Lambert dirigée par Eric Mézil, et c’est dans son esprit qu’a germé l’idée de rendre hommage à la sculptrice (cf. interview). Eric Mézil  a parlé de ce projet à Louise Bourgeois avant sa mort. L’idée lui plut, trouvant des concordances entre elle et elle, deux sculptrices qui osaient s’attaquer à des matériaux très dures : le marbre, le bronze, la pierre. Le projet a cheminé et muri jusqu’en 2013 pour se concrétiser en une exposition intense en échos et en correspondances. Magnifique.

Les robes fantômes avec, au centre, l'installation permanente de Jenny Holzer pour la Collection Lambert "Amber Tower for Avignon" 2000. Photomontage©A.L.Picca

Les robes fantômes avec, au centre, l’installation permanente de Jenny Holzer pour la Collection Lambert « Amber Tower for Avignon » 2000. Photomontage©A.L.Picca

Lorsqu’Eric Mézil a soumis le projet à Louise Bourgeois, celle-ci a répondu qu’elle n’était pas féministe mais qu’elle utilisait des matériaux habituellement réservés aux hommes, et mieux que les hommes… c’est sur ce point que se sont rejointes les trois autres artistes invitées pour l’exposition, Kiki Smith, Jana Sterbak et Berlinde De Bruyckere.  Aucune d’entre elles ne souhaitaient être classées parmi les féministes,  car chacune développe sa propre démarche même si chacune utilise la sculpture comme médium d’expression. Et pourtant est-ce cette sensibilité aiguë, ce regard lucide et perçant sur la violence du désir et sur le corps déformé qui les réunit dans leur féminité ? Mais ce n’est pas dans cette direction que je tends. Ce qui me questionne plutôt c’est comment quatre artistes, parmi les cinq, arrivent à contrebalancer les soubresauts parfois contradictoires de leurs émotions avec une réflexion qui donne à leurs œuvres un équilibre magistral. Et c’est cet équilibre que je ne retrouve pas dans les œuvres de Berlinde De Bruyckere. Le mot qui me vient à l’esprit serait le : trop, trop de mimétisme avec ses références (Francis Bacon, Louise Bourgeois entre autres), trop de déformations, trop de matériaux pauvres, trop de pathos, de douleur, trop… et pas assez de recul.

Berlinde de Bruyckere "Aa néén-genaaid" ou "Cousu ensemble", aquarelle, 2001 et sculpture, 1999 ©A.L.Picca

Berlinde de Bruyckere « Aa néén-genaaid » ou « Cousu ensemble », aquarelle, 2001 et sculpture, 1999 ©A.L.Picca

Et la juste mesure, qui est la leur,  les quatre autres artistes n’en manquent pas. Pourtant ce n’est pas ce qui caractériserait, à priori, le travail de Camille Claudel. Il y a tant de sensibilité, de sentiments et une tendresse infinie mais qui font contrepoint à une force, un mouvement qui nous emportent, qui nous emportent l’âme et nous serrent le cœur. Le point d’équilibre viendrait d’un balancement entre les sens à vif de l’artiste et une extrême pudeur qui donnent à ses sculptures fluidité et douceur malgré un réalisme cru qui la fait rentrer dans la modernité. Sans doute ne perdait-elle pas de vue également les lois drastiques de la sculpture et ces lois devaient-elles la ramener sans cesse à un cadre de raison, avant. Avant d’être emportée par un délire paranoïaque jusqu’à Montfavet où plus jamais elle ne sculpta de peur de voir son œuvre pillée, notamment par son amant déloyal, le grand Auguste Rodin. Ainsi Camille Claudel a perdu la raison pour s’enfoncer dans des ténèbres intérieures « …Elle était tellement illuminée dans son art, elle a tellement porté haut l’amour dans ses œuvres, qu’elle devait être aimée absolument, sinon elle s’effondre ». Bruno Dumont, cinéaste, à propos de la sculptrice  dans son film « Camille Claudel 1915 ».  Camille Claudel qui n’aura pas pu endiguer sa folie, victime d’un passé trop lourd et d’une passion exaltée pour la sculpture et pour un homme…

Les sculptures "Spider" ou "Maman"  de Louise Bourgeois 1995, et "La Valse" de Camille Claudel 1889-90 au Palais des Papes. Photomontage ©A.L.Picca

Les sculptures « Spider » ou « Maman » de Louise Bourgeois 1995, et « La Valse » de Camille Claudel 1889-90 au Palais des Papes. Photomontage ©A.L.Picca

Louise Bourgeois, quant à elle, a fait de ses névroses familiales sa force et sa source d’inspiration. Cette position analytique finalement par rapport à sa mémoire lui a permis un recul et un regard distancé et innovant. En conceptualisant son histoire personnelle à travers  ses ressentis d’enfant, en affutant sa réflexion qui n’est jamais manichéenne, elle a mis la matière de la sculpture au service de sa pensée, une pensée sculptée en quelque sorte. Et Louise Bourgeois nous livre une œuvre qui nous déstabilise bien souvent car ambiguë. Ainsi devant ses gigantesques araignées on hésite entre attraction et répulsion, (veulent-elles nous dévorer, nous étouffer, nous protéger ?) avant de s’incliner devant leur magnificence ; et alors il n’est plus besoin de savoir que cet arachnide est une référence à sa mère aimée, respectée et qui était tisseuse de métier, car si Louise Bourgeois raconte son histoire, ses œuvres la dépassent pour atteindre le symbolique, le profondément humain, l’universel. Du reste dans le fait de raconter une histoire on n’est pas loin du conte de fées sauf que chez Louise Bourgeois il n’y a ni morale ni happy end, il s’agit ici d’une histoire en perpétuel devenir et sans cesse répétée, « Je demeure une fille qui cherche à se comprendre » L.Bourgeois 1983.

Les contes de fées, la mythologie et les légendes, ce sont dans ces matériaux riches en métaphores que vont puiser Kiki Smith et Jana Sterbak. Et en effet, comment ne pas voir dans les petites sculptures en biscuit de porcelaine blanche de la première, une référence au Petit Chaperon Rouge de Charles Perrault. L’image récurrente du loup et de la bête, la forme archétypale de la petite fille naïve, c’est-à-dire qui ouvre virginalement les yeux sur le monde, semblent symboliser l’innocence assaillie par la puissance du désir, la force brutale de l’autre, à la fois la proie et l’instigatrice. Au demeurant cet esprit d’enfance, cette fausse naïveté parcourent tout le travail de Kiki Smith qui n’hésite pas à utiliser du papier doré, argenté, des étoiles bleues, ou à  faire se bécoter des tourtereaux pour mieux nous entraîner dans son monde.

Les petites sculptures en biscuit de porcelaine de Kiki Smith à la Collection Lambert, annèes 2000. Photomontage©A.L.Picca

Les petites sculptures en biscuit de porcelaine de Kiki Smith à la Collection Lambert, annèes 2000. Photomontage©A.L.Picca

En revanche pas de naïveté, ni fausse, ni réelle, dans les œuvres de Jana Sterbak qui questionnent également la féminité et la place de la femme dans nos sociétés. Cependant si le propos est cohérent, les œuvres présentées sont disparates, car l’artiste aime à toucher à tous les médiums, tous les matériaux selon ce qu’elle désire exprimer : la photographie, l’installation, la vidéo, l’électricité, du pain, un mètre de couturière, des matelas, passant de la miniature au monumental… ce qui pourrait être la marque d’une grande liberté me perd et me déroute. Et pourtant sa photographie « Sisyphe » de 1998 a joué le rôle de détonateur ; un homme qui porte sur son dos, tel un sac, un bloc de pierre devient l’allégorie du sculpteur. Et si on y décèle l’ironie de Jana Sterbak comparant la création à un sport je ne peux m’empêcher d’être emportée par un lyrisme qui m’exalte, de penser à ces cinq sculptrices qui croient atteindre le sommet, les étoiles, le repos pour n’en connaître que la chute… et pourtant, sans cesse, recommencer, recommencer, recommencer… Et ainsi la puissance de ces sculptrices viendrait de leur capacité à faire  tenir debout une combinaison d’éléments complexes et de leur obstination à poursuivre leur quête.

Reflet dans la photographie de Jana Sterbak "Sisyphe", 1998, à la Collection Lambert. ©A.L.Picca

Reflet dans la photographie de Jana Sterbak « Sisyphe », 1998, à la Collection Lambert. ©A.L.Picca

La question de l’art serait donc, aussi, une question d’équilibre. D’équilibre physique bien sûr, d’autant qu’il s’agit ici de sculpture, mais également d’équilibre psychique. Car ni la technique, ni la passion ne suffisent si elles ne sont pas contrebalancées par une réflexion qui les maîtrise, par une force de raison qui les cadre et une pensée qui construit…pour mieux nous permettre d’approcher le mystère de la création.

Agnès, août 2013

Remerciements à Stéphane Ibars, chargé de communication à la Collection Lambert, pour son aimable autorisation à la  prise de vue.

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Les complices s’enrichissent, proverbe mis au goût du jour par Paul ELUARD ET Benjamin PERET, La Révolution surréaliste (1925)
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9 commentaires pour « Les Papesses » à Avignon ou La Puissance des Femmes

  1. barbaragarciacarpi dit :

    Terrible la vie de Camille mais elle a eu un grand talent! Merci pour le partage comme d’habitude très intéressant.
    Amitie.

    • AssociatEyes dit :

      Effectivement c’est une exposition très riche, très intéressante, avec de nombreuses oeuvres encore jamais vues en France ou qu’on ne pouvait voir que dans les musées parisiens. La scénographie est, comme toujours de la part de la Collection Lambert, judicieuse… Une exposition qui mérite d’être vue plusieurs fois… Amitiés

  2. MollyBloom dit :

    J’y suis allée mardi, je n’en suis pas totalement encore remise. J’étais déjà plus que convaincu à la base par le travail de Louise Bourgeois, mais suis en plus tombé amoureuse de celui de Kiki Smith (les 5 tapisseries : une merveille absolue !), du coup le catalogue fait maintenant parti de ma bibliothèque (Ô joie du métier de libraire!) Ton article est super ! : )

    Anaïs

  3. Une exposition magnifique découverte samedi dernier, et ici, une analyse certes subjective mais magistrale (que je relaie sur mon blog). Merci !

    • AssociatEyes dit :

      Décidément cette exposition semble faire l’unanimité, et il faut remercier Eric Mézil de l’avoir conçue et de nous permettre (nous, les provinciaux…) de voir autant d’oeuvres de ces « papesses » dans des lieux aussi propices à leur donner du sens. Merci du relais et bonne continuation sur votre blog.

  4. Ping : Avignon, les Papesses… | Les ateliers du déluge

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