Des Canadiens à Marseille, « Nous reviendrons, vous reviendrez »

La Galerie du Tableau s’expose à la Préfecture des Bouches du Rhône.

Si l’on connait un tant soit peu le milieu culturel marseillais, impossible de passer à côté de la Galerie du Tableau.

Galerie du Tableau 2013. Ici une exposition de photographies d'Alain Andrade. ©A.L.Picca

Galerie du Tableau 2013. Ici une exposition de photographies d’Alain Andrade. ©A.L.Picca

 Et ce n’est ni par son architecture, ni par sa superficie qu’elle brille, tout petite qu’elle est dans une ruelle étroite du plein centre-ville, mais plutôt par une activité intense et innovante qu’elle doit à son directeur Bernard Plasse. Une activité au long terme menée fidèlement depuis 25 ans dans une galerie de 16m2 et à l’intérieur de laquelle et pendant longtemps, la seule vitrine servait de cimaise à l’œuvre exposée. Une ouverture sur la rue, une main tendue aux passants et c’est bien là une image correspondant à son directeur qui n’a jamais hiérarchisé ses affections, car il est question ici de sincérité, d’intérêt et de liberté. Et de l’intérêt et de la curiosité il en fallait pour exposer chaque semaine un artiste différent. Avec le temps et peut-être avec la naissance d’une certaine forme de  sagesse ;)) le rythme est actuellement de  quinze jours…   C’est ainsi que plus d’un millier d’artistes ont pu montrer leur travail, quelquefois pour la première fois et Bernard Plasse se transforme en révélateur de talents même s’il n’en fait pas son cheval de bataille car il s’agit plutôt de la loi du nombre. À cette activité délicieusement fébrile s’ajoute celle d’échanges avec d’autres pays, d’autres horizons. Il faut y voir là encore cet esprit d’ouverture  et cette curiosité sans faille qui habite Bernard Plasse, mais également le soin qu’il porte à « ses » artistes, à leur donner encore d’autres opportunités, d’autres expériences à vivre. Et à Marseille le challenge est de taille tant la difficulté est grande d’en sortir, d’aller voir ailleurs, de se confronter à « l’autre ». Et parfois ils sont allés loin comme à Pékin ou à New York.  A New York où Bernard Plasse a reproduit à l’identique sa petite galerie  dans un immense local de 600m2 dans le quartier de Chelsea… Rester simple, pratique car l’essentiel est ailleurs… A chaque retour  des artistes rencontrés là-bas invités ici, dans la petite galerie où souffle  le vent du large. Une belle métaphore pour la ville portuaire, un cadeau pour ses habitants, mais pas toujours apprécié à sa juste valeur car elle ne la ramène pas la petite galerie, elle privilégie le plaisir, une certaine légèreté, ce qui n’enlève rien à la qualité, mais peut-être un peu trop décalée pour une véritable  reconnaissance par des institutions frileuses et normatives. Alors, bien sûr, on sent bien une amertume, et même un grognonisme au sujet de  MP 2013 ( Marseille-Provence Capitale Européenne de la Culture  2013) … Et c’est sans doute dans une pirouette que Bernard Plasse a gravi encore une montagne pour concevoir l’exposition « Nous reviendrons, vous reviendrez » dans un des salons d’honneur de la Préfecture des Bouches du Rhône à Marseille et en marge des festivités de la Capitale Culturelle… Il faut saluer ici le préfet, Michel Cadot, qui n’a pas reculé devant le projet et a renoué ainsi avec la tradition des anciens Salons des Artistes de la Provence, auquel s’ajoute un esprit non conventionnel car aujourd’hui point d’artistes provençaux mais des Vancouvérois, et non des moindres.

Préfecture des Bouches du Rhône 2013, Night and Day,  Photomontage©A.L.Picca.

Préfecture des Bouches du Rhône 2013, Night and Day, Photomontage©A.L.Picca.

La vraie surprise cependant vient du salon d’honneur richement décoré, notamment par des peintures murales du XIXème siècle mais qui s’est rafraîchi, contemporanéisé, car en son centre trône un «  white cube ». Un white cube dans lequel et sur lequel sont exposées les productions des cinq artistes canadiens. Une idée non pas saugrenue mais détonante. Car en effet les XIXème et XXIème siècles finalement se percutent : d’un côté les riches ornements du Second Empire et les peintures murales qui glorifient, dans un style cézannien, l’essor économique de la cité phocéenne, et de l’autre, le minimalisme du cube blanc et les travaux contemporains, politiques eux aussi, qui témoignent, critiquent et nous ouvrent sur le monde. L’art de propagande face à l’art engagé… En longeant le Cube on découvre en premier lieu, une installation murale d’Ian Wallace : une série d’images de magazines barrées au scotch noir valant monochrome.

Sur le White Cube: Ian Wallace, Magazine Piece 1970 (Modern Painters July-August 2013), 2013, Revue et ruban adhésif. ©A.L.Picca

Sur le White Cube: Ian Wallace, Magazine Piece 1970 (Modern Painters July-August 2013), 2013, Revue et ruban adhésif. ©A.L.Picca

 Il oppose, avec quelque ironie, la surabondance des photos  documentaires à la transcendance de l’aplat unique, c’est un fragment de son manifeste contre l’image qu’il a commencé depuis longtemps déjà et qu’il poursuit. Connu internationalement cet artiste conceptuel est aussi le plus âgé, c’est lui qui a été le professeur de Rodney Graham dont l’installation est à l’intérieur du cube.

A l'intérieur du Cube: Rodney Graham "A Little Thought" 2000, Super 8 film transferred to DVD, photomontage©A.L.Picca

A l’intérieur du Cube: Rodney Graham « A Little Thought » 2000, Super 8 film transferred to DVD, photomontage©A.L.Picca

 Une guitare électrique rouge, une plume, une vidéo de grands espaces américains et une musique country composée avec son band… Un instant de poésie, une réminiscence du Far West, Rodney Graham en cow-boy du XXIème siècle nous entraine loin du flot des images d’actualité pour une ballade inattendue. En contournant le Cube, retour abrupt à une réalité plus inquiétante avec l’installation de Jayce Salloum.

Jayce Salloum "The heart that has no love/pain/generosity is not a heart" 2011, Video et photographies, Photomontage©A.L.Picca

Jayce Salloum « The heart that has no love/pain/generosity is not a heart » 2011, Video et photographies, Photomontage©A.L.Picca

Composée d’une vidéo retranscrivant la prière du matin dans la cours d’une école afghane pour jeunes filles, et accompagnée de photos témoignant des alentours : la beauté, la misère, la légèreté et la boue, le savoir et la croyance… c’est une mise à distance, un témoignage objectif plutôt qu’un réquisitoire qui permet au spectateur un libre questionnement et une libre interprétation. Qui jouxte, et dans son écrin…je veux dire sur le cube spécialement aménagé à son attention, les pelures de sculptures de Jack Jeffrey qui composent un alphabet étrange à la manière des idéogrammes chinois.  Le voyage autour du monde, de l’image, de l’écrit, du son et du cube se poursuit et se termine  avec la vidéo de Gary Pearson. Une scène de restaurant, et le client qui hèle le serveur « Eh, il y a une mouche dans ma soupe ! » et la réponse : « Chut ! Parlez moins fort tout le monde va en vouloir ! ». Cette même scène tournée dans différents pays, dans différentes langues, avec différents décors et spécialités locales mais toujours la mouche dans la soupe… L’humour et la mouche  seraient-ils universels?

Jack Jeffrey " Sculptures d'après sculpture", 2013, rotin et ligatures.  Gary Pearson "The Waiter Joke", 2011, DVD. ©A.L.Picca

Jack Jeffrey  » Sculptures d’après sculpture », 2013, rotin et ligatures. Gary Pearson « The Waiter Joke », 2011, DVD. ©A.L.Picca

Et voilà la boucle est bouclée, et nous revenons, Laure et moi, à de plus triviales considérations en sirotant un verre de vin blanc au milieu de toute cette magnificence contestée par des empêcheurs de tourner en rond… Mais avec Bernard Plasse il ne s’agit pas de s’arrêter là car dans sa galerie, à quelques pas de là,  l’exposition continue avec « ses » artistes allés à Vancouver dont une des plus fidèles, Sylvie Reno. Alors oui, bien sûr, nous allons partager le pot de l’amitié.

Vernissage à la Galerie du Tableau, la rue servant d'antichambre... A gauche un fragment de " Tentative de revalorisation du monde" , objets trouvés dans la rue, Sylvie Reno. ©A.L.Picca 2013

Vernissage à la Galerie du Tableau, la rue servant d’antichambre… A gauche un fragment de  » Tentative de revalorisation du monde » , objets trouvés dans la rue, Sylvie Reno. ©A.L.Picca 2013

Agnès, décembre 2013.

 Remerciements à Bernard Plasse et Roberto Comini pour leur accueil et leur disponibilité.

Les artistes marseillais ayant fait le voyage à Vancouver: Nathalie Chauvin, Alain Domagala, Pascale Mijares et Sylvie Réno.

Trois artistes marseillais exposaient pour l’événement  » Nous reviendrons, vous reviendrez » à la Galerie du Tableau, un travail autour de l’esprit de collection: Alain Domagala, Pascale Mijares et Sylvie Réno.

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Les complices s’enrichissent, proverbe mis au goût du jour par Paul ELUARD ET Benjamin PERET, La Révolution surréaliste (1925)
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