« Tout ce que je veux cacher pour mieux le montrer… »

No Fear, No Shame, No Confusion. Exposition à la Friche Belle de Mai présentée par l’association Triangle France dans le cadre de New Orders programmé par le Cartel pour MP2013 .

Devant le grand cartel , à l'entrée de l'exposition "No Fear, No Shame, No Confusion" organisée par l'association Triangle à la Tour Panorama Friche Belle de Mai. ©A.L.Picca 2013

Devant le grand cartel , à l’entrée de l’exposition « No Fear, No Shame, No Confusion » organisée par l’association Triangle à la Tour Panorama Friche Belle de Mai. ©A.L.Picca 2014

Après l’exposition Meschac Gaba qui nous avait laissées dubitatives, sauf peut-être  Laure qui avait senti, derrière une scénographie trop lisse, la profondeur du travail de l’artiste, nous  partons une nouvelle fois à la découverte d’artistes contemporains à nos yeux inconnus. Pour être sincères nous avons entendu parler de l’un d’entre eux, Laure Prouvost, qui a reçu le prestigieux prix d’art contemporain, le très fameux Turner Prize, deux mois après le début de son exposition marseillaise. Un gage de qualité nous semble-t-il, en tout cas notre curiosité est aiguisée. Aujourd’hui elle présente une installation où se mêlent vidéo et objets, en miroir à celle qui a été présentée pour le prix britannique. Cependant l’exposition fait honneur à une autre artiste, Liz Magor entourée ici par Jean-Marie Appriou, Andrea Büttner et Laure Prouvost donc, qui déclinent la thématique de l’objet issu du quotidien, cher à Liz Magor. Conformément aux rituels désormais incontournables nous lisons le grand cartel d’informations et n’hésitons pas à solliciter les médiateurs présents dans la salle. Car une phrase peut déciller le regard et amener à une compréhension libératrice. En effet,  en ce qui me concerne, rien n’est plus frustrant que de me sentir mise au banc d’un travail, seule avec mes questions sans réponses et mes doutes-prises de tête. Parfois ma compréhension se brise à la vue de travaux d’artistes, le cerveau est en blackout, les yeux ébaubis, je suis médusée et dans l’incapacité de formuler un ressenti que je censure : mais qu’est-ce que c’est que ça !

Liz Magor "One Bedroom Appartment" 1996. Liz Magor "Double Cabinet" (Blue) 2001. Liz Magor "Tweed" Neck, 2008. Vue d'une partie de l'exposition: Liz Magor et Jean-Marie Appriou. Photomontage ©A.L.Picca 2013-14.

Liz Magor « One Bedroom Appartment » 1996. Liz Magor « Double Cabinet » (Blue) 2001. Liz Magor « Tweed » Neck, 2008. Vue d’une partie de l’exposition: Liz Magor et Jean-Marie Appriou. Photomontage ©A.L.Picca 2014.

Et j’avoue avoir entendu cette exclamation intériorisée à l’entrée de la galerie lorsque j’ai vu la première installation de Liz Magor : des meubles sous des bâches en plastique transparent et scotchées. RIEN que de pauvres meubles ! Point ! Déçue mais vaillante je poursuis l’itinéraire, car peut-on encore utiliser le terme d’exposition ? J’appelle au secours les médiateurs, discute avec Laure, photographie, me rapproche et me penche au propre comme au figuré sur les œuvres, mais peut-on encore parler d’œuvres et ressentir une émotion esthétique devant deux packs de bière recouverts, au trois quart, par deux serviettes de bain, bleues ?… Et cette agitation qui m’habite associée à la concentration demandée par la prise de vue libère mes émotions, me rend plus réceptive, affine mon regard. Je le sais il faut distraire mon conscient frileux et prendre du recul, redevenir comme neuve…

Liz Magor "Long Table" (Ashtray) 2008, "Humidor" 2004, "Tweed" Neck 2008. Photomontage ©A.L.Picca 2013-14.

Liz Magor « Long Table » (Ashtray) 2008, « Humidor » 2004, « Tweed » Neck 2008. Photomontage ©A.L.Picca 2014.

Peu à peu les différentes installations qui n’avaient pas de sens, qui  restaient cadenassées en elles-mêmes, hermétiques,  murmurent à mon oreille de bien étranges oraisons. Et c’est le banc, le premier qui m’interpelle. Un banc, peut-être en marbre ? sur lequel est posé une veste, chic, style Chanel. Cette veste a été délicatement pliée par l’artiste, on y sent de l’amour, on sent que l’acte de plier est porteur de sens comme dans la cérémonie du thé où chaque geste ritualisé possède une signification. Des plis de cette veste dépasse le cul d’une flasque d’alcool ambré, du whisky ou du rhum, en tout cas du fort. Les images parcellaires se rassemblent et s’agencent alors parfaitement comme celles d’un puzzle. Et je la vois, je la vois la femme bourgeoise qui se cache pour boire, seule. Plus loin, un autre banc, la veste d’un homme pliée, posée sur sa manche une cigarette sur son reposoir. Il y a quelque élégance ici dans ce square (pourquoi pas ?) où la femme qui sirote dans sa veste de marque, rencontre, mais peut-on parler de rencontre ? l’homme qui s’isole pour fumer. Il y a quelque élégance donc et connivence entre la veste chanel et le cendrier en cuir gravé dans le marbre et d’ailleurs ne dit-on pas que les hommes déchus sont des anciens princes ? Ainsi je vois tout ce que Liz Magor ne montre pas : je vois cette femme et cet homme, je vois la part d’humanité, la souffrante, percluse d’angoisses ou d’anxiété, cherchant dans les produits de substitution un peu de réconfort, ou s’y perdre. Cette puissance d’évocation continue de me révéler les autres travaux, comme ces deux sacs de patates glissés derrière du placo à moitié brisé. Et je le vois l’Homme, celui qui cache ses maigres provisions, par peur, peur de manquer, parce que manquer il sait ce que sait. Et bien sûr les deux packs de bière (planqués dans la salle de bain ?) s’illuminent. Je suis très émue devant tant d’apparente simplicité et de maigres moyens, et qui pourtant me révèlent tant sur cette part de nous que nous cachons à nous-mêmes, et que nous nous employons à cacher aux autres …

Le travail de Liz Magor agit comme le plein et le vide dans la peinture chinoise : la chose « pleine » étant  le trait, le vide la trace de l’esprit. Le vide est donc habité, il est un lieu où se manifestent les transformations, les passages avant de redevenir plein. Ici aujourd’hui il devient un lieu de transmutation dans lequel l’immanence de l’humanité prend corps. Et elle danse autour de nous, en même temps qu’avec Laure nous l’inventons et la sortons de l’invisible pour lui imaginer une existence possible parmi tous les possibles.

Liz Magor "Alberta/Québec" 2013 et Jean-Marie Appriou "Mages" (détail) 2013. Photomontage ©A.L.Picca 2013-14

Liz Magor « Alberta/Québec » 2013 et Jean-Marie Appriou « Mages » (détail) 2013. Photomontage ©A.L.Picca 2014.

Le regard éclairé et les sens en éveil nous poursuivons notre déambulation pour découvrir les céramiques décalées de Jean-Marie Appriou. Nous nous inclinons devant la magnifique vidéo remplie d’un drame non-dit et devant les objets poétiques de Laure Prouvost.

Laure Prouvost " Grandma's Dream" 2013. Photomontage ©A.L.Picca 2013-14.

Laure Prouvost  » Grandma’s Dream » 2013. Photomontage ©A.L.Picca 2014.

 Mais une deuxième surprise nous attend devant l’un des travaux d’Andréa Büttner, Fallen Lassen, car il soulève les questions justement posées en début de parcours et d’article. De manière sensible et sans afféteries ils proposent une redéfinition des termes d’exposition, de créateurs et d’œuvres. En effet devant la multiplicité des médiums employés, les scénographies comme aujourd’hui qui privilégient le sens et les dialogues entre les différents travaux d’artistes, quitte à créer une certaine confusion (voulue et souhaitée par Liz Magor), la volonté de faire participer le public à certains niveaux de création et d’interprétation, les lignes de définition bougent. On le sait, le terme de contemplation est insuffisant, depuis Duchamp le regard s’associe à la pensée. Regarder est devenu une action, on débat, on discute, l’exposition est une agora, un lieu d’expérimentation et d’expériences sensibles et intellectuelles. On ne peut que se réjouir de cette main tendue et s’en saisir ! Surtout si, comme aujourd’hui, l’expérience est belle et forte. Et en effet elle me rend le goût de me perdre dans le mystère, de me sentir dépassée pour mieux vaincre mes préjugés. Elle me rend le goût de l’effort car mon horizon s’élargit surtout si, comme aujourd’hui, l’artiste nous donne en même temps que nous lâchons de nos certitudes.

Andrea Büttner, un fragment de "Fallen Lassen" 2010: traces de gestes performés sur instructions de l'artiste lors du montage de l'exposition. Photos © Laure Jegat 2013 et A.L.Picca, Photomontage ©A.L.Picca 2013-14.

Andrea Büttner, un fragment de « Fallen Lassen » 2010: traces de gestes performés sur instructions de l’artiste lors du montage de l’exposition. Photos © Laure Jegat 2014 et A.L.Picca, Photomontage ©A.L.Picca 2014.

En revenant sur nos pas afin de quitter la galerie nous revoyons la première installation, celle des « pauvres » meubles. Je jette un dernier regard et aperçoit un chien (en céramique ?)  la tête redressée comme s’il avait entendu nos voix. Il est blotti dans des plastiques, sous la table, dans l’attente de son maître, au milieu de cet appartement désolé. Et il me poursuit encore le regard docile et inquiet du chien… Que va-t-il advenir, lui si dépendant de l’homme ?

Liz Magor, détail de "One Bedroom Appartment" 1996. ©A.L.Picca 2013-14.

Liz Magor, détail de « One Bedroom Appartment » 1996. ©A.L.Picca 2014.

Agnès, février 2014.

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Les complices s’enrichissent, proverbe mis au goût du jour par Paul ELUARD ET Benjamin PERET, La Révolution surréaliste (1925)
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2 commentaires pour « Tout ce que je veux cacher pour mieux le montrer… »

  1. orepuk dit :

    Dans l’art contemporain il y a aussi beaucoup de fumisterie, certain le dise mieux que moi, un exemple:http://www.schtroumpf-emergent.com/blog/

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