Visages de l’intimité : Nan Goldin à la Vieille Charité/ Marseille

Visages- Picasso, Magritte, Warhol… Une exposition organisée par le Ville de Marseille/ Centre de la Vieille Charité et la RMN (Réunion des Musées Nationaux, Grand Palais) jusqu’au 22 juin 2014.

Affiche annonçant l'exposition "Visages", reproduction de Pablo Picasso "Femme au miroir" 1959, Fondation Jean et Suzanne Planque, en dépôt au musée Granet. © A.L.Picca 2014

Affiche annonçant l’exposition « Visages », reproduction du tableau de Pablo Picasso « Femme au miroir » 1959, Fondation Jean et Suzanne Planque, en dépôt au musée Granet. © A.L.Picca 2014

« Visages » pourquoi ce titre ? Pourquoi ne pas avoir choisi « Portraits » ? Christine Poullain, directrice des Musées de Marseille et commissaire de l’exposition, s’en explique au cours d’un entretien donné au journal Zibeline : le portrait est un terme trop traditionnel, trop restrictif, qui est une référence directe à l’histoire des genres en peinture (longtemps le genre majeur resta la peinture d’Histoire). Or la commissaire souhaite élargir le sens, l’ouvrir à la métaphore, que le spectateur puisse appréhender le titre de l’exposition et ses 3 thèmes sans ambiguïté : que le terme « visage » puisse être aussi celui d’une société, de l’intime, du rêve et de l’inconscient. Avec 150 œuvres et 90 artistes qui traversent les XXème et XXIème siècles c’est le pari, tenu, de cette exposition.

Exposition "Visages, Picasso, Magritte, Warhol" annoncée dans la cour intérieure de la Vieille Charité. © A.L.Picca

Exposition « Visages, Picasso, Magritte, Warhol » annoncée dans la cour intérieure de la Vieille Charité. © A.L.Picca

D’ailleurs, lorsque nous nous y rendons, nous sommes rapidement séduites par la qualité des œuvres exposées, par les rapprochements et les liens qui se tissent entre elles grâce à une scénographie pensée, non pas tant au niveau de la forme qu’au niveau des messages sous-tendus. Car si les artistes se dégagent des codes de représentation du passé, ils expriment d’abord et aussi tous les bouleversements de leur époque avec les techniques de leur époque. C’est ainsi que nous sommes happées par un tourbillon de sens et de symboles que nous tentons de décoder sur le vif. Un jeu qui nous tient en haleine tout au long des longues salles dédiées aux expositions temporaires jusqu’à La Chapelle Puget, le joyau du lieu. Cependant le challenge est clair : un artiste/ un article, pour chacune de nous trois. Et le choix n’est pas si difficile finalement.

"Visages de l'Intimité" annoncés par la reproduction d'une photographie de Nan Goldin, dans la cour intérieure de la Vieille Charité. Photomontage © A.L.Picca 2014.

« Visages de l’Intimité » annoncés par la reproduction d’une photographie de Nan Goldin, dans la cour intérieure de la Vieille Charité. Photomontage © A.L.Picca 2014.

Nous avons laissé derrière nous Visages de la Société, ses gueules cassées, ses graffitis, ses icônes glamour (non exhaustif) pour arriver à Visages de l’Intimité. Je sais ce que j’y cherche, nous avons lu le dossier de presse et c’est dans cette partie que se trouvent les photographies de Nan Goldin. Nous la connaissons, nous l’avons réellement découverte à la Collection Lambert il y a quelques temps déjà. Y était présenté son slide show All By Myself (Toute Seule) de 1953-1995/1993-98, composé de 83 diapositives et accompagné par la chanson du même titre interprétée par Eartha Kitt (à écouter pour verser une larme avec la chanteuse devenue une égérie du milieu homosexuel, Magnifique !). Cette installation visuelle et sonore retrace sa vie avec ses amis, des marginaux, des drogués, des gays et où régnait une liberté sexuelle finalement délétère. Cependant ils formaient une communauté fraternelle « Nous sommes liés non par le sang ou un lieu, mais par une morale semblable, le besoin de vivre une vie pleine et pour l’instant présent, une incrédulité dans le futur, un respect similaire de l’honnêteté, un besoin de repousser les limites et une histoire commune » Nan Goldin. Le titre de cette œuvre, qui nous avait bouleversées, ne laisse aucun doute sur les sentiments de l’artiste car après avoir vécu le suicide de sa sœur à peine âgée de 18 ans, c’est au Sida et à son long cortège de morts que Nan Goldin doit faire face. Et sans doute que le futur prend alors du sens car ses travaux deviennent moins crus, plus tendres… L’autoportrait ici, à la Vieille Charité est tiré de ce slide show, Self-portrait on the train de 1992.

Nan Goldin "Self-portrait on the train" 1992, photographie cibachrome 76x100cm, Bordeaux musée d'Art Contemporain.

Nan Goldin « Self-portrait on the train » 1992, photographie cibachrome 76x100cm, Bordeaux musée d’Art Contemporain.

On reconnaît les couleurs saturées, les lumières si particulières et le cadrage déroutant. C’est-à-dire que l’artiste met à mal les règles photographiques, et dans le cas présent le menton est coupé et le paysage est flou. Mais il faut chercher ailleurs et laisser son regard être aimanté par ce profil si net et à la chevelure flamboyante, le laisser se perdre pour devenir ce regard hypnotique et comme tourné vers l’intérieur, le laisser traverser la vitre pour se fondre dans le paysage qui défile, si vert et en contraste absolu avec le premier plan : le temps qui passe et le temps suspendu, le vert de la nature immuable et le rouge sang de la chevelure et de la bouche, la vie sans cesse renouvelée et le drame… Et comprendre que la technique photographique est au service d’une expression personnelle, intime et à laquelle nous sommes conviés. Et c’est ce qui m’avait tant touchée alors, à la Collection Lambert, cette manière si simple, si spontanée et sans doute que Nan Goldin a le génie de l’instant, d’exprimer des sentiments profonds et d’y mêler le pathos et la dramatisation sans jamais tomber dans la mièvrerie. Car si la création de la peinture, selon Alberti théoricien et humaniste italien de la Renaissance, est rapportée de la vision de Narcisse se contemplant dans son miroir, et donc est une référence directe à l’autoportrait, nous sommes loin ici de Narcisse se noyant dans sa propre image. Et en effet Nan Goldin, comme d’autres artistes Gina Payne, Orlan, Georges Bataille en littérature et pour ne citer qu’eux, qui ont fait de leur corps et de leur âme leur champ d’expérimentation, ont un engagement tel qu’ils brisent le miroir et que le personnel rejoint le collectif. Avec son œuvre Nan Goldin nous livre un journal intime qui s’apparente à une étude sociologique sensible, elle y retranscrit la vie des exclus (ou qui se sont exclus) de l’American Way of Life et le prix qu’ils ont dû payer pour cette liberté insouciante, ils étaient si jeunes : le mal être et la mort, trop souvent. Dans la salle Visages de l’Esprit une photographie de Robert Mapplethorpe me rappelle que lui aussi a succombé au Sida et de sa différence…

Robert Mapplethorpe "Self-portrait" 1980.

Robert Mapplethorpe « Self-portrait » 1980.

Chacun à leur manière et au travers de leur intimité, ils auront dessiné le visage d’une époque turbulente, celles des années soixante-dix et quatre-vingt, traversées par les drogues, la contestation, et une maladie qui aura peuplé de fantômes leur univers. Nan Goldin, elle, poursuit sa recherche photographique, quant à Robert Mapplethorpe, le Grand Palais lui rend hommage, avec une rétrospective qui dure jusqu’au 13 juillet. Entre mélancolie et nostalgie le Visage de l’Intimité touche au cœur…

Agnès, avril 2014.

A écouter également, une interview de Patti Smith, grande amie de Robert Mapplethorpe, devant les photos de l’artiste au grand Palais:

http://www.telerama.fr/scenes/video-patti-smith-nous-fait-visiter-l-exposition-robert-mapplethorpe,110415.php

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7 commentaires pour Visages de l’intimité : Nan Goldin à la Vieille Charité/ Marseille

  1. Visité cette expo il y a 15 jours, des salles superbes où se côtoient Francis Bacon, Picasso, Giacometti et tant d’autres. Touchée par le portrait de “Anthony by the sea”, de Nan Goldin… Une artiste à fleur de peau, magnifique en effet, “rencontrée” il y a plusieurs années aux Rencontres d’Arles. Merci pour ce compte-rendu sensible…

    • AssociatEyes dit :

      Une belle expo en effet… Et nous sommes restées un long moment également devant le portrait « Anthony by the sea » de N.Goldin…Il y a une magie dans ses photos qui est difficilement explicable. Amitiés. Agnès

  2. Sans doute trois expo très intéressants… !
    Amicalement.

  3. orepuk dit :

    Je suis d’accord avec la commissaire de l’exposition, le mot portrait fait désuet, il a un côté statique comme les photos de studios. Je ne connaissais pas Nan Goldin, d’après les photos vues sur le net elle a, ou évolué dans un univers ou l’on brule sa vie par les deux bouts.

    • AssociatEyes dit :

      En effet c’était finement pensé de la part de la commissaire d’expo même si nous pensons que le titre aurait pu être plus original, accrocheur… Quant à Nan Goldin on peut dire que c’est une rescapée… d’une période où drogues, alcool, sexes et virus ont fait des ravages. Il semblerait qu’actuellement la « jeunesse » soit plus avertie. Bonne soirée. Agnès

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