« VISAGES » à la Vieille Charité : du « Commencement » à Yan Pei-Ming

             Evidemment, c’est plus fort que moi, partout où il y a des « antiquités », je ne peux m’empêcher d’aller les regarder. C’est en sortant de l’exposition VISAGES PICASSO MAGRITTE WAHROL à la Vieille Charité, que je me suis rendue compte qu’il y avait d’autres « visages » à voir, ceux proposés par le Musée d’Archéologie Méditerranéenne. Alors, malgré les 150 d’œuvres de 97 artistes modernes et contemporains dont mes yeux s’étaient déjà rassasiés, abandonnant quelques instants mes amies Agnès et Laure désireuses d’échanger sur tout ce qu’elles avaient déjà admiré, dans un dernier élan de curiosité, j’ai vite grimpé les marches pour rejoindre les salles et y découvrir des VISAGES … AU COMMENCEMENT.

« Visages … au Commencement », Centre de la Vieille Charité (©spuech 2014)

« Visages … au Commencement », Centre de la Vieille Charité (©spuech 2014)

    Peut-être aurait-il été plus logique de commencer par là. Mais il est parfois profitable de bousculer la chronologie de l’Histoire de l’Art. Curieuse de ce que promettait le battage autour de cette expo VISAGES, je n’avais pas du tout prêté attention à celle donnée en écho. Je ne savais même pas son existence, et c’est presque par hasard que mon regard s’était porté sur une idole cycladique, majestueuse divinité au-dessus des oliviers de la cour de la Vieille Charité. Comment résister devant une sculpture dont l’apparente simplicité est par essence sa beauté ?

« Visages … au Commencement », Centre de la Vieille Charité, (© Musée Royal de Mariemont, Belgique / photo Michel Lechien)

« Visages … au Commencement », Centre de la Vieille Charité, (© Musée Royal de Mariemont, Belgique / photo Michel Lechien)

       Et si j’ai apprécié la quarantaine d’œuvres antiques valorisées par une scénographie intelligente, si j’ai regardé les deux vidéos mettant en perspective travaux antiques et modernes, c’est tout de même cette statuette qui m’a le plus touchée. Et que je retiens. Pas seulement parce qu’elle s’affiche en vedette sur les plaquettes ou sites internet, qu’elle est d’une beauté évidente malgré son épure géométrique, d’un esthétisme harmonieux et réconfortant, d’une maîtrise plastique étonnante par sa stylisation, mais surtout parce que brutalement et bizarrement elle me renvoie à la Tête de Yan Pei-Ming.

Yan Pei-Ming, Tête, 1991, Huile sur toile, 200 x 300 cm,Dijon, Fonds régional d’art contemporain de Bourgogne (© Atelier Yan Pei-Ming / Adagp, Paris)

Yan Pei-Ming, Tête, 1991, Huile sur toile, 200 x 300 cm,Dijon, Fonds régional d’art contemporain de Bourgogne (© Atelier Yan Pei-Ming / Adagp, Paris)

       Bien avant l’art du « canon grec » fixé par le sculpteur Polyclète au siècle de Périclès, qui va pousser les artistes de l’Antiquité à sublimer la représentation humaine puis largement s’imposer dans l’histoire de l’Art Occidental, cette idole témoin de la première grande civilisation grecque est comme une matrice des représentations qui ont suivi. En elle on peut supposer toutes les œuvres à venir, dans la recherche continue de la perfection, avant que ce concept du «canon » ne soit dépassé, détruit, que des artistes, s’échappant de toutes les conventions, détournent toutes les règles, jusqu’à abandonner la figuration pour l’abstraction.

  Or, n’oublions pas que de grands artistes modernes, Picasso, de Chirico, Magritte, Giacometti et d’autres redécouvriront au début du XXème siècle les figurines archaïques des Cyclades. On peut imaginer le choc provoqué par cet art millénaire sur eux et quelles révolutions esthétiques il a pu provoquer. Certes ces artistes se les réapproprieront magnifiquement pour les investir d’un sens plus métaphysique mais encore une fois, c’est la Tête de l’artiste contemporain chinois qui dans mon esprit se superpose à celle de « l’idole ». Pourquoi justement ces deux-là ? Je m’interroge.

  Peut-être la multiplicité des œuvres et des artistes exposés a-t-elle trop submergé mes yeux et mon esprit ? Sans doute ai-je trouvé la scénographie en trois parties, « visages de la société, visages de l’intimité, visages de l’esprit », un peu artificielle et propice à une accumulation pas toujours judicieuse. Beaucoup d’œuvres m’ont semblé inégales voire mineures. Et il m’est difficile de me rappeler parmi tous ces « visages » celui ou ceux qui m’ont émue, intriguée, bouleversée.

« Idole Cycladique » , Marbre, Spédos, 2500 av J.-C. (© Musée Royal de Mariemont, Belgique)

« Idole Cycladique » , Marbre, Spédos, 2500 av J.-C. (© Musée Royal de Mariemont, Belgique)

    Alors comme une évidence, comme par l’enchantement d’une immense ellipse temporelle, ce sont une statuette archaïque et une toile de notre temps qui s’imposent. Pourtant ces deux œuvres s’opposent en tout. Antiquité et contemporanéité. Marbre et huile sur toile. Impassibilité d’une figure hiératique et intenses mouvements des coups de brosse. Tête solidement ancrée sur un corps et tête retranchée du corps. Mais elles ont en commun l’absence de couleur. Voulue par Yan Pei-Ming qui sature sa toile de noir et blanc, disparue sur la statuette dont la blancheur fut rehaussée de polychromie.

  Il faut un moment pour percevoir le visage peint par l’artiste chinois que j’ai hâte de retrouver cet été à Avignon pour l’exposition collective et prometteuse La disparition des lucioles à la Prison Sainte-Anne. Si l’on est trop prêt de la toile, si l’on passe trop vite devant, il est difficile de retrouver une image dans ce qui semble être une abstraction. Mais je prends du recul, un peu de distance et quelques secondes de concentration me révèlent les traits d’un « visage » qui de brouillé devient de plus en plus évident et dont la force se démultiplie en se monumentalisant. Et cette Tête se dévoile aussi énigmatique et attirante que celle de « l’idole ». Quel contraste pourtant entre la sérénité mystérieuse de la statuette et l’expression mouvante de la peinture ! Toutes les deux me fascinent, du début de notre civilisation à aujourd’hui elles se rejoignent comme des expressions magistrales de la représentation humaine et me touchent. Ce sont elles que décidément je retiendrai de cette exposition. Un Art naît dans les Cyclades il y a plus de 3000 ans, se développe au regard des « canons grecs » que chercheront à magnifier les artistes tout au long des siècles avant de les rejeter et de s’en libérer. Mais la figure cycladique échappe à l’oubli, elle est source et modèle, et pour reprendre les mots de Yan Pei-Ming qui dit que « là où le visage disparaît, commence la peinture », moi j’ose écrire que là où le visage apparaît, commence l’Art.

    Sylvie, mai 2014

À voir
VISAGES / PICASSO MAGRITTE WAHROL …
jusqu’au 22 juin
Centre de la Vieille Charité, Marseille 2e
www.marseille.fr
En prolongement
VISAGES … AU COMMENCEMENT
jusqu’au 22 juin
Musée d’archéologie méditerranéenne, Marseille 2e
www.marseille.fr

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Les complices s’enrichissent, proverbe mis au goût du jour par Paul ELUARD ET Benjamin PERET, La Révolution surréaliste (1925)
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2 commentaires pour « VISAGES » à la Vieille Charité : du « Commencement » à Yan Pei-Ming

  1. allocentricus dit :

    C’est incroyable comme l’Idole Cycladique semble incroyablement moderne !

  2. AssociatEyes dit :

    Et c’est bien cela qui est remarquable ! On comprend l’impact que cet art a pu avoir sur les artistes du XXème siècle. Merci pour votre lecture.

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