Sur les traces d’ASCO & Friends à la Friche Belle de Mai. Marseille

Un des trois commissaires de l'exposition Chon A. Noriega et Harry Gamboa Jr. (de dos) à côté de la photographie "Decoy Gang War Victim", Asco, 1974. ©A.L.Picca  2014

Un des trois commissaires de l’exposition Chon A. Noriega et Harry Gamboa Jr. (de dos) à côté de la photographie « Decoy Gang War Victim », Asco, 1974. ©A.L.Picca 2014

Pourquoi il faut aller voir l’exposition ASCO & Friends : Exiled Portraits à la Friche Belle de Mai.

Et pas seulement parce que le lieu devient désormais incontournable dans le paysage marseillais de l’art contemporain et qu’il s’y déroule, depuis plus d’un an, des expositions de qualité et diversifiées qui nous surprennent, nous déstabilisent et nous réjouissent. Mais tout d’abord parce qu’on ne se lasse pas de l’esprit de contestation de la « joyeuse » bande de Chicano de Los Angeles, le groupe ASCO (Harry Gamboa Jr., Gronk, Willie F. Herron III et Patssi Valdez) réuni pour l’occasion avec des artistes amis : Cyclona, Oscar Castillo, John Valadez, Agnès Varda, etc…

Des séries de photos à l’esthétique très seventies, le groupe a été actif de 1972 à 1987 : les cheveux longs, les pantalons moulants pattes d’eph. , les petits costumes cintrés à l’allure mafieuse qui nous replace dans un contexte historique dont on ne finit pas d’explorer les méandres. Mais il ne faut pas se méprendre par une première impression de légèreté, il ne faudrait pas confondre amusement et vitalité, jeu avec détournement. Car en effet si le groupe privilégie performance et intervention urbaine éphémères, leur forme artistique est sous-tendue par une réflexion conceptuelle autour des médias de masse qui nient ou stigmatisent leur minorité. Profondément politique leur pratique est à la recherche d’une alternative improbable au mythe hollywoodien (qu’ils vomissent) et un manifeste contre l’ordre social. Ils détournent les codes, pourfendent les traditions même chicanos (les leurs), mettent en scène, construisent un nouveau vocabulaire, investissent les rues de Los Angeles plus rapidement que la police… Et c’est cette vitalité-là qui est jouissive, celle qui rappelle les grands bouleversements des années soixante-soixante-dix : le rock and roll, la culture underground, le pacifiste Martin Luther King, la mobilisation étudiante qui donne le coup de grâce à la guerre du Viêt-Nam… Une contestation vivifiante et pourtant tenace, un désir de liberté, un esprit subversif, une soif de justice. « Tous » ont formé alors une communauté ouverte sur le monde et croyaient à une nouvelle utopie, jusqu’à ce que Jimi Hendrix, au concert de Woodstock, sonne le glas du rêve hippie en faisant jaillir de sa guitare le son des bombes s’abattant sur les villages vietnamiens, alors la lutte a repris. C’est ce qui est remarquable, ce souffle et cette générosité, cette reconnaissance de l’altérité, cet engagement. La révolution n’a pas eu lieu et c’est peut-être tant mieux car si elle n’est pas pacifique elle amène trop de souffrance, trop de violence qui n’en finissent pas de se réactiver dans une longue succession de frustrations et de revanches. Les changements s’opèrent peu à peu, parfois subtilement et avec l’aide d’artistes qui décillent les regards. Comme le fait ASCO qui perpétue l’esprit généreux et inventif de ces années en mettant en place des stratégies innovantes et alternatives au service de l’Autre. Car le groupe ASCO n’est pas tant préoccupé que ça par son image, et si le portrait reste un élément clé de son travail artistique, au bout du compte il s’apparente à un reportage sociologique détourné. Encore une fois, y règne un esprit qui déjoue les stéréotypes.

Et en effet nous sommes loin ici du nombrilisme des mouvements musicaux et culturels de rap et de hip-hop qui bien souvent s’auto-parodient: ayant obtenu la gloire et la célébrité ils continuent de chanter l’enfer des ghettos alors qu’ils arborent grosses chaînes en or et filles-objets devenant par la même ceux qu’ils abhorraient, et révèlent l’objet de leur « combat » : l’argent, la célébrité et le pouvoir… pour eux, leur famille, leur clan. Certains font preuve d’un communautarisme clivant et aliénant qui entretient auprès d’une jeunesse naïve un miroir aux alouettes…désespérant.

En revanche c’est sans surprise qu’à la lecture du dossier de presse j’apprends que les 4 membres fondateurs ont participé aux manifestations pour la paix et aux mouvements sociaux et étudiants des années 1960. Leurs photos parlent pour eux tant elles sont chargées de sens. A l’image de la photographie Pseudoturquoisers :

Asco, "Pseudoturquoisers" (fotonovela), 1981, Photographie couleur par Harry Gamboa Jr.

Asco, « Pseudoturquoisers » (fotonovela), 1981, Photographie couleur par Harry Gamboa Jr.

Une haie humaine barre la route et bouche la perspective (de l’American Way of Life ?), chacun a devant son visage un plastique noir, au centre et devant une jeune femme est agenouillée auprès d’un corps d’homme étendu, elle nous regarde. Un drame s’est joué et l’écran de télé (les écrans-plastiques noir ?) reste irrévocablement muet… Cependant « ILS » sont là, « ils » ne sont plus dans la marge, et, même anonymes, il faudra faire avec eux désormais… A coup sûr cette photo aux couleurs délicieusement passées est mythique et ce n’est pas du fait d’ASCO mais plutôt la conséquence d’un esprit collectif sincère, facétieux et intelligent.

Agnès, mai 2014.

Exposition jusqu’au 6 juillet 2014, sur une proposition de Triangle France en coproduction avec The UCLA Chicano Studies Research Center dans le cadre de la programmation 2014 du Cartel. Commissaires : Céline Kopp, Chon Noriega et Pilar Tompkins Rivas.

Les 3 commissaires de l'exposition: Céline Kopp, Pilar Tompkins Rivas, Chon A. Noriega et Harry Gamboa Jr. devant la photographie d'Asco "Decoy Gang War Victim", 1974. © A.L.Picca 2014.

Les 3 commissaires de l’exposition: Céline Kopp, Pilar Tompkins Rivas, Chon A. Noriega et Harry Gamboa Jr. devant la photographie d’Asco « Decoy Gang War Victim », 1974. © A.L.Picca 2014.

Liens de l’article :

http://www.trianglefrance.org/fr/

http://www.lafriche.org/content/le-cartel

http://www.chicano.ucla.edu/

http://www.lacma.org/art/exhibition/asco

http://en.wikipedia.org/wiki/Asco_(art_collective)

http://www.lacma.org/art/exhibition/agnès-varda-californialand

 

Et le livre (très controversé) de L.Salvayre sur Jimi Hendrix :

http://www.lexpress.fr/culture/livre/hymne-de-lydie-salvayre_1022321.html

A propos AssociatEyes

Les complices s’enrichissent, proverbe mis au goût du jour par Paul ELUARD ET Benjamin PERET, La Révolution surréaliste (1925)
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3 commentaires pour Sur les traces d’ASCO & Friends à la Friche Belle de Mai. Marseille

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  2. Un vrai voyage dans le temps.

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